Page:Bataille - Théâtre complet, Tome 6, 1922.djvu/136

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la cour. Pourquoi ? C’est injuste !… Ton mariage a été un mariage de raison. Tandis que moi… moi, je t’ai tant aimé ! Tu as été mon Marcel dès le premier jour, tu as été pour moi quelque chose comme l’idole… je chérissais ta supériorité, je me réchauffais à ta gloire ; j’étais fière quand j’entrais dans les salons avec toi, heureuse quand nous en sortions et que nous n’étions plus que nous deux sur la terre ! Oh ! mais heureuse ! (Le bras tendu vers lui, comme dans un reproche désolé.) Cela, tu l’as su, cela, tu n’en doutais pas…


ARMAURY.

Je te laisse parler, je t’écoute comme on écoute son propre jugement, le jugement qui vous condamne ! (Énergique tout à coup.) Et pourtant ce n’est pas vrai, je t’ai aimée, et je persiste à t’aimer encore.


FANNY, (avec véhémence.)

Mais non, malheureux ! mais non, et ne proteste donc pas, car c’est bien ce qui me sauve ! C’est ma chance que tu ne m’aimes pas… ma veine… car, si je n’avais pas été préparée par des années, de longues années d’inquiétudes, malheureux, ne vois-tu pas que ta rupture, maintenant, ce serait ma mort, ma mort sans phrases ! Je ne la supporterais pas. Quelle horreur !… Tandis que, maintenant, cet écroulement et cette solitude me trouvent même plus forte que je ne m’y attendais. C’est bien parce que tu ne m’as pas aimée que je puis être ici et que nous pouvons nous parler sur ce ton calme, presque tranquille, irréparable. Voyons, est-ce qu’autrement, je ne te dirais pas des choses terribles… des choses… (Et ses yeux pétillent en le disant.) que je puis refouler dans ma gorge, malgré l’envie qu’elles ont