Page:Baudelaire Les Fleurs du Mal.djvu/34

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n’essaye pas d’amadouer comme c’est l’habitude et auquel il dit les vérités les plus dures, l’accusant, malgré son hypocrisie, d’avoir tous les vices qu’il blâme chez les autres et de nourrir dans son cœur le grand monstre moderne, l’Ennui, qui, avec sa lâcheté bourgeoise, rêve platement les férocités et les débauches romaines, Néron bureaucrate, Héliogabale boutiquier. — Une autre pièce de la plus grande beauté et intitulée, sans doute par une antiphrase ironique, Bénédiction, peint la venue en ce monde du poëte, objet d’étonnement et d’aversion pour sa mère, honteuse du produit de son flanc, poursuivi par la bêtise, l’envie et le sarcasme, en proie à la cruauté perfide de quelque Dalilah, joyeuse de le livrer aux Philistins, nu, désarmé, rasé, après avoir épuisé sur lui tous les raffinements d’une coquetterie féroce, et arrivant enfin, après les insultes, les misères, les tortures, épuré au creuset de la douleur, à l’éternelle gloire, à la couronne de lumière destinée au front des martyrs, qu’ils aient souffert pour le Vrai ou pour le Beau.

Une petite pièce qui suit celle-là et qui a pour titre Soleil, renferme comme une sorte de justification tacite du poëte dans ses courses vagabondes. Un gai rayon brille sur la ville fangeuse ; l’auteur est sorti et parcourt, « comme un poëte qui prend des vers à la pipée, » pour nous servir de la pittoresque expression du vieux Mathurin Régnier, des carrefours immondes, des ruelles où les persiennes fermées cachent en les indiquant les luxures secrètes, tout ce dédale noir, humide, boueux des vieilles rues aux maisons borgnes et lépreuses, où la lumière fait briller, çà et là, à quelque fenêtre un pot de fleurs ou une tête de jeune fille. Le poëte n’est-il pas comme le soleil qui entre tout seul partout, dans l’hôpital comme dans le palais, dans le bouge comme dans l’église, toujours pur, toujours éclatant, toujours divin,