Page:Bazin - La Terre qui meurt, 1926.djvu/74

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— Les autres pays, dit-il, qu’est-ce que ça nous fait, mon Driot, pourvu qu’on vive dans le nôtre ?

Le fils comprit-il l’anxieuse tendresse de ces mots-là ? Il répondit :

— C’est que, justement, dans le nôtre, il est de plus en plus malaisé de vivre.

Toussaint Lumineau se souvint des paroles, à peu près semblables, qu’avait dites François, et il se tut, pour essayer de s’expliquer à lui-même comment André pouvait les répéter, lui qui n’était cependant ni paresseux ni porté pour les villes.

Devant les hommes qui descendaient aux marges des terres brunes, la Fromentière avec ses arbres apparaissait comme un dôme de ténèbres plus denses, au-dessus duquel la nuit d’hiver allumait ses premières étoiles. Le métayer n’entrait jamais sans émotion dans cette ombre sainte de chez lui. Ce soir-là, mieux que d’habitude, il sentit cette douceur de revenir qui ressemblait à un serment d’amour. Rousille, entendant des pas qui s’approchaient, ouvrit la porte, et éleva la lampe à l’extérieur, comme un signal.

— Vous rentrez tard ! dit-elle.

Ils n’avaient pas eu le temps de répondre, qu’un son de corne prolongé, nasillard, retentit au fond du Marais, bien au delà de Sallertaine.

— C’est la corne de la Seulière ! cria, du bout de la salle, la voix de Mathurin.

Les hommes entrèrent dans la clarté chaude du foyer. La petite lampe fut reposée sur la table.

Mathurin reprit :

— On veille ce soir à la Seulière. Veux-tu y venir, Driot ?

L’infirme, les bras appuyés sur la table et agités d’un mouvement nerveux, soulevé à demi, les yeux flambants d’un désir longtemps contenu qui éclatait enfin, faisait peine à voir et faisait peur, comme ceux dont la raison chancelle.

— Je ne suis guère d’humeur à danser, répondit négligemment André ; mais peut-être ça me ferait du bien, aujourd’hui.

Le métayer, silencieusement, appuya la main sur