Page:Bazin - La Terre qui meurt, 1926.djvu/99

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— Je voudrais voir l’Amérique, dit le vieux : c’est là que va ton frère, à ce qu’ils assurent.

L’infirme se traîna jusqu’au coffre, et, sous les vêtements, tout au fond, saisit une poignée de livres de classe, cinq ou six, qui avaient appartenu à l’un ou à l’autre des frères. Il revint avec un petit atlas d’école primaire, sur la couverture duquel il y avait écrit, d’une grosse écriture de commençant : « Ce livre est à Lumineau André, fils de Lumineau Toussaint, à la Fromentière, commune de Sallertaine, Vendée. »

Le père passa la main sur les lignes d’écriture, comme pour les caresser.

— C’était le sien, dit-il.

Mathurin ouvrit l’atlas. Les feuillets ne tenaient plus. Ils étaient arrondis aux coins, par le frottement, ou déchirés, ou pliés, et tout le long des tranches le papier s’en allait en touffes de poils. Les doigts de l’infirme les tournaient avec précaution. Ils s’arrêtèrent sur une page toute tachée d’encre, où les deux Amériques réunies par leur isthme, dessinées d’un trait jaune orange, ressemblaient à une paire de grosses besicles. Les deux hommes se penchèrent.

— Voilà celle du Sud, dit Mathurin. Et voilà la mer.

Le métayer médita un long moment sur les mots que disait Mathurin. Il fit effort pour les rapporter à ce pauvre dessin lamentable, et secoua la tête.

— Je ne peux pas me figurer où il est, dit-il tristement, mais je vois qu’il y a de la mer, et qu’il est perdu pour nous…

Mathurin ferma lentement le livre, et dit :

— C’étaient de mauvais fils tous deux : ils vous ont abandonné.

Le métayer n’eut pas l’air d’entendre. Il commanda, doucement, bien plus doucement qu’il ne faisait d’ordinaire :

— Rousille, tu mettras à chauffer, demain matin, de grand matin, une tasse de café : je veux aller trouver François.

Et le lendemain, en effet, qui était le quatrième jour depuis le départ de Driot, le métayer de la Fromentière,