Page:Beaumarchais - Œuvres complètes, Laplace, 1876.djvu/539

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elle était seule en France, et n’avait même à Bâle en Suisse que des oncles trop vieux et des frères trop jeunes pour qu’elle en pût rien espérer.)

« Peut-être, monsieur, quand ils lui connaîtront des ressources et des défenseurs, commenceront-ils à rougir de répondre aussi mal au bon cœur et au bon esprit qui vous ont porté sans cesse à rechercher les voies de conciliation.

« Permettez que cette lettre soit la dernière de mes importunités sur cette affaire… Je vis bien hier au soir qu’on finissait par vous impatienter en vous en parlant si souvent ; moi-même je n’étais pas tranquille sur le plat rôle que la prétendue mauvaise foi du procureur Debruges me faisait jouer auprès de vous.

« Aujourd’hui tout est éclairci, mais je ne me permettrai plus de vous étourdir. Le bien que je veux à madame Kornman me causerait trop de dommage, s’il allait jusqu’à altérer vos bontés pour moi, qui m’honore d’être avec le plus inviolable et respectueux attachement,

« Monsieur,

« Votre, etc.

« Signé Caron de Beaumarchais. »

Cette lettre, existante au dépôt de la police, prouve déjà que, malgré tout mon mépris pour le mari, je courais après Me Turpin son conseil, pour essayer de les réconcilier. Ma religion est que, lorsqu’une pauvre femme a épousé un méchant homme, sa place est d’être malheureuse auprès de lui ; comme le sort d’un homme est de rester aveugle quand on lui a crevé les yeux.

Me Silvestre, avocat aux conseils, pouvait seul voir l’infortunée. Il écrivait à M. Le Noir ; M. Debruges, son procureur, écrivait à M. Le Noir ; j’écrivais à M. Le Noir ; le prince de Nassau, tout le monde, écrivait à M. Le Noir : il ne savait auquel entendre. J’avais vu M. le comte de Maurepas en octobre. Avec un esprit d’aigle, il avait l’âme douce. Il m’avait écouté, entendu, avait vu les lettres de Guill… Korn…, en avait été fort surpris ; m’avait dit de voir M. Amelot, de lui raconter toutes ces choses, et d’en parler à M. le comte de Vergennes ; qu’ils en raisonneraient ensemble, parce qu’elle était étrangère.

J’avais couru chez les ministres, et partout même plaidoyer. M. de Maurepas n’était plus. Mais rien ne put lasser mon zèle. Enfin, le 27 décembre, j’obtins la faveur insigne de rapporter la joie dans l’affreux séjour des douleurs. Ma demande était si modeste ! Elle plaide en séparation contre un homme qui se dérange, et qui ne l’a fait enfermer que pour ne lui rendre aucun compte ; il s’est hâté de prendre l’attaque, de peur d’être écrasé du poids de la défense. Je demande, ou plutôt c’est elle qui demande, car j’ai son placet à la main, qu’on la délivre de l’horreur d’accoucher dans une maison de force, entre les hurlements des folles et les chansons des prostituées. L’accoucheur vous en répondra, vous la rendra sur votre premier ordre. Elle est de la meilleure maison de Bâle ; à un méchant homme, elle plaide en séparation ; il n’a pu la vendre vivante, il voudrait en hériter vivante !… Quel malheur d’être souverain ou ministre ! on n’a pas le temps d’être instruit ; la méchanceté, qui veille autour de vous, prend toujours si bien son moment, qu’avec le désir d’être juste, sans le savoir on fait des injustices. Il y a trois mois que vingt personnes courent pour obtenir le redressement de celle-ci. Je remis son mémoire, on le lut. Dieux ! j’obtins l’ordre ; et le voici :

DE PAR LE ROI.

Il est ordonné au S. (en blanc) de retirer de la maison de la demoiselle Douay la dame Kornman, et de la conduire dans cette du sieur Pagi cheuret docteur en médecine. Enjoinl S. M. à ladite dame Kornman, suivant sa soumission, de ne point sortir de ladite maison, et de n’y recevoir que son avocat et procureur ; comme aussi ordonne S. M. audit sieur Page, suivant la soumission que ladite dame Kornman offre de faire faire audit sieur Page, de la représenter toutes les fois qu’il en sera requis : et ce, jusqu’à nouvel ordre.

Fait à Versailles, le 27 décembre 1781. Signé LOUIS.

Signé Amelot.

Et plus bas,

A » —’/’SSOUS est êCl it :

Je soussigné promets et fais ma soumission de me conformer à l’ordre ci-dessus. Ce 28 décembre 1781.

Signé Page, docteur-médecin.

El au-dessous est écrit :

Je soussignée promets et fais ma soumission de me conformer à l’ordre ci-dessus. Ce 28 décembre 1781.

Signé F. Kornaiak, née Faesch.

Croyez-vous, lecteur, que mes chevaux eussent assez de jambes pour apporter au gré de mon desir un tel ordre à M. Le Noir ? Il me sourit eu le lisant. Je ne me rappelle pas qu’il m’ait dil (comme l’écrit Guill… Korn…) que j’étais un scélérat horrible et redoutable ; mais je me souviens qu’il me dit : Les </< ni qut i ous airm :. monsieur d< V> aumarchais, sont certains d I.. Il voulut bien même ajouter qu’en celle occasion il ne pouvait qu’applaudir à mon zèle. Eh bien ! monsieur, lui dis-je, j’en demande la récompense. Permettez-moi d’accompagner ceux qui porteront l’ordre à cette infortunée. Que je puisse me vanter d’avoir