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LE SECRET DE L’ORPHELINE

prenait le pourquoi de ses délicatesses et il était plus honorable qu’humiliant.

Et puis, ç’avait été le couvent. Certes, la petite indisciplinée qu’elle était n’y entrait pas sans terreur. Il avait fallu que les circonstances fussent là, inexorables. La perturbation fut même si forte, dans son organisme qu’à peine arrivée, elle tombait gravement malade. On désespéra un moment de sa vie mais, finalement, sa vitalité avait pris le dessus.

Georgine sortait de cette épreuve grandie, physiquement, et, moralement, toute changée. Autant elle avait boudé l’étude, jusque-là. autant elle l’embrassa avec ardeur sitôt que ses forces revenues lui permirent de tenir un livre entre ses mains. Ses progrès furent incroyables. De mémoire de religieuse, jamais pareille richesse de cervelle ne s’était rencontrée au couvent. Quelle que fût la matière proposée, Georgine se classait, non sans travail, mais sans grand effort, première. L’encens se reprit à fumer autour du jeune prodige. Si ses maîtresses tentaient de l’étouffer, les petites compagnes étaient là pour l’offrir naïvement. En peu de temps, Georgine Favreau était devenue le personnage central de la pension. Son indépendance d’allure, la précocité de son jugement en imposaient même aux plus grandes. En récréation, sa bonhomie tout autant que sa fougue de jeune animal libéré de ses liens en faisaient le boute-en-train idéal que l’on s’arrachait.

Aussi, ces années de pensionnat, mortelles pour tant d’autres, avaient-elles été pour Georgine un petit coin du paradis terrestre. Elle n’en voulait aucunement à ses maîtresses qui la chapitraient sans cesse sur son orgueil et lui souhaitaient, disaient-elles, une bonne épreuve pour la briser enfin… L’épreuve n’était pas encore venue et lorsqu’il lui arrivait de retrouver ses mères, l’incorrigible leur avouait qu’elle ne s’en portait pas plus mal. Aux vacances, après une dizaine de jours passés auprès de sa bienfaitrice, une dame de la ville vaguement alliée aux Foley, elle revenait au couvent partager la vie de ses maîtresses et cette intimité lui apprenait à les mieux connaître.

Enfin, l’heure avait sonné de quitter le couvent pour le monde. La bienfaitrice de Georgine était morte et la dernière année de cours restait due. Aussi la jeune fille devait-elle se mettre au travail sans tarder. Un heureux concours de circonstances l’avait conduite à ce journal anglais, où elle avait d’abord été préposée aux échanges téléphoniques pour en arriver et devenir la secrétaire du rédacteur en second, M. Hannett. Ce dernier poste, Georgine l’occupait depuis trois ans déjà, à la satisfaction de son chef, elle pouvait s’en rendre le témoignage.

Or, le bureau réussissait à Georgine aussi bien que le couvent et elle avait retrouvé, au journal des messieurs Hannett, les mêmes adulations qui avaient bercé sa petite enfance et grisé son adolescence. Elle n’avait donc pas tout à fait tort d’avancer à Charlotte, l’autre jour, que le tempérament d’un chacun y était pour quelque chose dans l’orientation que prend sa vie.

Maintenant qu’elle a plongé dans le passé et réappris, pour ainsi dire, sa première jeunesse, Mlle Favreau est prête pour la rédaction de son journal. Celui-ci n’aura pas l’importance ni surtout le tirage de celui auquel ses jours sont voués, mais c’est égal : Georgine espère de lui des jouissances d’un ordre tout intime et qu’elle s’étonne de n’avoir pas désirées plus tôt.

Les maîtres de la maison étant revenus, Georgine rentra. Elle causait avec eux depuis quelques instants, auprès de la lampe, lorsque le groupe des pensionnaires fit irruption. Le courrier de ce soir était volumineux comme jamais et Georgine reçut sa part avec une joie franche.

Outre deux cartes et une lettre, le dieu des Postes lui octroyait ce soir une enveloppe brune dans le coin gauche supérieur de laquelle s’étalait l’artistique signature de Gill le photographe. En voyant cela, Georgine sentit son cœur battre plus vite. Ses épreuves ! La scène de cet après-midi où elle était allée chez Gill se reconstruisit toute, dans son imagination. Quelle merveille de se retrouver sur le papier telle qu’elle était à ce moment là…

Refrénant sa hâte, toutefois, elle monta à sa chambre et prit d’abord connaissance des trois missives. Les cartes venaient de petites amies elles-mêmes en villégiature, tardives réponses à ses propres amabilités. La lettre était signée de Mme Verdon. Elle souhaitait la bienvenue à Mlle Favreau, dont le retour était éminent et lui exprimait l’espoir que ses vacances lui auraient été profitables.