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LE SECRET DE L’ORPHELINE

Mais c’est qu’elle avait son mot à dire, avant la conclusion du marché. Satisfaite, en somme, de ses relations avec son chef, elle entendait les continuer, voilà. Et l’on verrait bien qui rirait le dernier.

Ce souci tint Georgine en humeur tout le reste du jour. Mais, dès le lendemain, il n’y paraissait plus. Il n’était pas dans ses habitudes de broder longtemps sur les idées noires. M. Hannett avait d’ailleurs battu en retraite dès les premiers signes de mécontentement.

Seulement, la jeune fille s’était formellement trompée sur les intentions de son chef. Elle en eut la preuve une semaine plus tard lorsque M. Hannett l’entretint à nouveau de ses projets relativement à la Page des Dames.

— Miss Favreau, demanda-t-il tout d’un coup, en mordillant sa lèvre nerveuse, ai-je été trop ambitieux en songeant à vous pour un article hebdomadaire dans la Page ?

D’étonnement. Georgine s’était sentie rougir.

Lorsque, dans l’intimité, on lui demandait son opinion sur son patron : — Bel et bête, tranchait Georgine. Combien de fois n’avait-elle pas prétendu que c’était une perte de talent de travailler pour un tel homme. Bien qu’il fut talentueux de sa plume, elle voyait bien que l’imagination lui faisait défaut. Elle ne lui accordait aucune perspicacité et elle le jugeait borné. Aussi, n’aurait-elle jamais attendu de lui la proposition qu’il lui faisait en ce moment. Ce fut alors d’elle-même qu’elle répondit :

— Je ne sais, murmura-t-elle, si je manie assez bien l’anglais pour signer des articles littéraires…

Mais lui la rassura immédiatement. Il prenait toute la responsabilité à ses charges et il priait sa secrétaire de réfléchir et de lui faire ses conditions.

— J’essaierai, promit-elle.

Le soir même, après souper, au lieu de s’attarder dans la salle à manger, comme elle avait coutume de faire, lorsqu’elle ne sortait pas, elle gagna immédiatement sa chambre.

On était au début de septembre et une fine mélancolie se glissait dans l’air plus frais. Georgine ayant regardé par sa fenêtre les arbres extrêmement immobilisés dans l’ombre naissante éprouve une petite contraction au cœur. Machinalement, au haut de la feuille blanche étoilée sur son secrétaire, elle écrivit : « Être seul ».

Longtemps, sa plume courut sur le papier. Elle s’arrêtait parfois, raturait, recommençait, absorbée au point de perdre conscience d’elle-même. Ce qu’elle voyait naître sous ses doigts, lui semblait si charmant qu’elle ne se lassait pas de le polir et de le reprendre.

Enfin, la copie fut mise au propre et signée du personnage choisi dès le premier moment — Faverol. Au journal, on la reconnaîtrait vite sous ce voile transparent, car personne n’ignorait que Mlle Favreau était de Faverol. Par modestie — et par habitude — elle se contentait généralement de la moitié de son nom. Il n’empêche que son arrière-grand-père, le Français, était marqué de Faverol. Il s’était enfui de son pays assez mystérieusement, durant des troubles politiques, et les vieux Foley de qui Georgine tenait le renseignement racontaient qu’il avait traversé l’Atlantique en canot d’écorce. Cette dernière assertion, la jeune fille leur en laissait toute la responsabilité, mais pour le reste, leurs dires ayant été corroborés par une famille de Hull, originaire elle aussi de Chicago, Georgine y adhérait pleinement.

En se relisant, la chroniqueuse improvisée fut plus charmée encore qu’au début. Pourrait-elle jamais donner mieux. Elle venait d’écrire là, un petit chef d’œuvre de billet parfumé. C’était net, à la fois crâne et gracieux, bien féminin surtout, et teinté d’une mélancolie très fine, si légère qu’un souffle l’eut fait s’envoler. La jeune fille eut l’impression de transparaître à travers sa phrase. Oui, c’est le portrait de son âme qu’elle venait d’esquisser là, avec des mots. Mais au contraire du portrait de Gill — auquel elle continuait d’en vouloir un peu — qui l’avait dépouillée de toute poésie, son petit article, lui, l’idéalisait. Qu’allait-on dire en lisant cet article ? Qu’allait-on penser de son auteur inconnu ? Elle l’ignorait, pour la plupart. Quant au cercle des connaissances, mon Dieu, elle s’attendait bien à quelques petits compliments… Ils ne lui monteraient pas à la tête ; elle l’avait solide en dépit de certaine étourderie native ; et puis, 1’accoutumance l’avait quelque peu endurcie.

M. Hannett à qui elle remit l’article dès le lendemain, fut le premier à féliciter la