Page:Bedier - La Chanson de Roland.djvu/167

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.


CXXXIX

Plein de courroux, le roi Charles chevauche. Sur sa brogne s’étale sa barbe blanche. Tous les barons de France donnent fortement de l’éperon. Pas un qui ne se lamente de n’être pas avec Roland le capitaine, quand il combat les Sarrasins d’Espagne. Il est dans une telle détresse qu’il n’y survivra pas, je crois. Dieu ! quels barons, les soixante qui restent en sa compagnie ! Jamais roi ni capitaine n’en eut de meilleurs.

CXL

Roland regarde par les monts, par les landes. De ceux de France, il en voit tant qui gisent morts, et il les pleure en gentil chevalier : « Seigneurs barons, que Dieu vous fasse merci ! Qu’il octroie à toutes vos âmes le paradis ! Qu’il les couche parmi les saintes fleurs ! Jamais je ne vis vassaux meilleurs que vous. Vous avez si longuement, sans répit, fait mon service, conquis pour Charles de si grands pays ! L’empereur vous a nourris pour son malheur. Terre de France, vous êtes un doux pays ; en ce jour le pire fléau (?) vous a désolée ! Barons français, je vous vois mourir pour moi, et je ne puis vous défendre ni vous sauver : que Dieu vous aide, qui jamais ne mentit ! Olivier frère, je ne dois pas vous faillir. Je mourrai de douleur, si rien d’autre ne me tue. Sire compagnon, remettons-nous à frapper ! »