Page:Bergerat - Contes de Caliban, 1909.djvu/100

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gondole à gauche et à droite le Palais des Doges, implacablement reflété dans les mêmes eaux et baigné sans rémission par le même ciel de cobalt pur, dit ciel italien. Et quand Saintonge le taquinait sur ces ciels d’azur exaspérants :

— Que veux-tu, lui répondait le bon Lazoche, je ne sais pas faire les ciels orageux, je n’en ai pas dans l’âme !

Saintonge lui apporta un jour une photographie de Venise, dans laquelle le susdit Palais Ducal était vu de face. L’étonnement de Lazoche fut profond. Pendant une semaine, il resta tout troublé, n’osant pas se risquer et représenter le Palais autrement que de profil, et craignant d’y perdre son pain :

— Je n’en aurais que quinze francs, fit-il en rendant la photographie à Saintonge.

Au bout de deux ans de ce métier, à deux Venises par semaine, Lazoche fut pris d’un vertige. Il se crut du talent, et voulut exposer ; il avait besoin de lire, enfin, sa signature sur une toile au Salon. Autant valait pour lui se jeter à l’eau tout de suite ; les marchands le lui firent amèrement comprendre.

— Mais enfin, leur disait-il, qu’est-ce que ça vous fait que j’expose ?