Page:Bergerat - Souvenirs d’un enfant de Paris, vol. 1, 1911, 3e mille.djvu/141

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et portait en brun « la honte » de l’être, comme Catulle Mendès en blond. Celui-ci ressemblait à un page de verrière renaissance, celui-là à un jeune prophète arabe, et tous deux à l’envi étaient la joie des yeux. Ils étalaient sur les boulevards des chevelures absaloniennes rivales, l’une en or flamboyant, l’autre en ébène velouté, et ils montaient à tous les balcons sans échelles.

Les poètes, c’est une loi de nature, sont toujours beaux et, quand ils ne le sont pas tout de suite, ils le deviennent.

À cette perfection des traits, où le terrible Alexandre Weill voyait le signe d’une origine juive — « Daudet, disait-il, c’est Davidet » — ce qui, d’ailleurs, ne prouvait rien du tout, Le Petit Chose mêlait une vertu d’attirance dont l’effet était universel et irrésistible. Il existe en physiologie certain charme auquel, faute de mieux, le peuple a donné le nom de : charme des bâtards, sans doute parce que la mère y influe plus que le père dans l’atavisme. Il va sans dire que des enfants fort dûment légitimes le dégagent, et tout autant que les naturels, mais le terme me vient en aide pour rendre la puissance de séduction dont la nature l’avait doué, sans oublier de l’armer de la voix la plus prenante que j’aie entendue après celle de Théophile Gautier.

Je me rappelle que cette voix envoultait littéralement Villemessant et qu’elle ouvrait, comme Sésame, la caisse aux avances du Figaro, où Daudet commençait la série délicieuse de ses Contes de mon Moulin. Il en connaissait du reste le pouvoir orphique, et, musicien dans l’âme, s’il entonnait un noël du royaume d’Arles, ou, mieux encore, quelque