Page:Bergerat - Souvenirs d’un enfant de Paris, vol. 1, 1911, 3e mille.djvu/142

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chant de Gluck, qu’il adorait, on l’eût suivi, parmi les tigres et les hyènes, jusque dans les Enfers, à la recherche d’Eurydice.

Il est vrai qu’il n’y serait pas parvenu sans chien, car il était quasi aveugle. Sa myopie, du moins, confinait à la cécité. Il y avait alors, à Paris, trois myopes légendaires : Paul Foucher, Aurélien Scholl et lui, qui défiaient l’opsiométrie la plus savante et y décrochaient des numéros de monocles hors fabrique. Les petits journaux ne tarissaient pas de blagues à ce sujet et Scholl lui-même trouvait les plus drôles. C’est lui qui racontait que Paul Foucher, son rival en Bélisaire, conduit dans une galerie d’art, et placé devant une Vénus accroupie, demandait à l’amateur si c’était le portrait de sa mère.

Daudet ne lui en laissait rien pour les galéjades de ce genre, et il s’en attribuait d’hyperboliques.

Le soir même, où, après L’Œillet Blanc, je le vis pour la première fois dans la loge de Coquelin, voici celle qu’il nous lança :

— Mon vieux, je peux l’avouer devant un confrère qui est journaliste et qui, par conséquent, n’ira le répéter à personne, mais il m’en arrive de désespérantes.

— Lesquelles ? fit Coquelin.

— Hier, par exemple, celle-ci : tu connais La Rounat, le directeur de l’Odéon ? Tu sais comme il est maigre ?

— Un échalas.

— Pis, un fil de fer. Hier, donc, je le rencontre. Il faisait le pied de grue au bord d’un trottoir, sous une fenêtre. D’abord, je ne voulais pas le reconnaître. Il attendait peut-être un signal pour monter chez une Araminte.