Page:Bergerat - Souvenirs d’un enfant de Paris, vol. 1, 1911, 3e mille.djvu/179

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croire, Monsieur et cher confrère, à l’assurance de mes meilleurs sentiments.

« P. Gruyer,
22, rue Truffault »

J’ai reçu quelques lettres flatteuses en ma vie, mais aucune, autant que celle-là, ne m’atteignit jamais à plus sensible endroit de l’âme. Un tableau de ma palette au musée du Luxembourg ! Ah ! monsieur Paul Gruyer, vous voulez donc que j’en meure ? Hélas ! non, à moins qu’il ne s’y soit accroché tout seul, au nez stupéfait des gardiens et pendant le sommeil du conservateur. Et je le saurais.

Le lapin de la farce est joyeux, mais la farce du lapin est amère. Au Luxembourg, une aquarelle du pauvre Caliban ! C’est une vengeance de peintre, n’en doutez pas, mon critique, mais qu’est-ce que nous lui avons fait, vous ou moi ? Quand je pense que vous me demandez si « on » me l’a acheté ! « On », c’est-à-dire M. Dujardin-Beaumetz, l’État, la France, quoi ! Miséricorde !…

Tous mes amis vous diront que j’ai la peinture gratuite autant que libérale. C’est mon excuse. Qui en veut en prend et en emporte, et me fait ainsi trop d’honneur. Plus de crédit d’art encore, car mes pièces n’ont d’autre valeur que celles qu’ils y mettent eux-mêmes en les fixant aux murs de leurs chambres par quatre pointes. On m’encadre encore moins, mon cher confrère, qu’on ne me relie, et je serais désolé que le gouvernement de mon pays se fût mis en frais de bordure pour ce Sous la lampe certainement rembrandtesque, qu’un farceur m’attribue pour me faire endêver, et dont je n’ai pas le moindre souvenir.