Page:Bergerat - Souvenirs d’un enfant de Paris, vol. 1, 1911, 3e mille.djvu/197

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— Ah ! quel cabajoutis ! s’écriait-elle en entrant, son panier au bras.

« Cabajoutis » était son mot, et j’en ignore la provenance, provinciale peut-être. Je l’avais engagée pour une heure par jour, à dix sous l’heure, rothschildement, après nos premières à Cluny — Cluny en Pactole, disait Georges. Elle nous en donnait le double, le triple souvent, aux grands reproches du charron, pour qui nous n’étions que des propres à rien, et qui ne s’expliquait pas sa sollicitude. Son préféré était Zizi, qui, toujours à la gaudriole, lui faisait drôlement la cour et l’embrassait goulûment, comme au village, ce dont elle se défendait pour le principe, mais à peine.

— Mère Cabajoutis, lui déclarait le jeune fou, divorcez d’avec le charron et je vous épouse !

— Nous verrons ça, monsieur Georges, nous verrons ça ; déjeunez d’abord, car il faut que je m’en aille, l’heure est passée, mon mari attend sa soupe.

Lorsque son compte fut réglé, ou à peu près, je me demandai ce que nous allions devenir, car, malgré mon état pindarique, j’avais les plus sombres pressentiments sur cette guerre, et je ne me dissimulais pas que la charge héroïque des Cuirassiers de Reichshoffen n’était qu’un épisode d’une sanglante défaite. Alexandre Grand, mon hôte, était plus pessimiste encore. Il avait les papillons noirs.

— Avant huit jours, mâchonnait-il dans sa barbe de druide, les Prussiens seront à Paris, et dans trois mois, je te le dis, nous serons tous Allemands !

— Et moi je te dis que tu m’embêtes.

Je me rappelle qu’un matin, je fus réveillé par une odeur de brûlé dont le logis était rempli. C’était mon