Page:Bergerat - Souvenirs d’un enfant de Paris, vol. 1, 1911, 3e mille.djvu/199

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J’appris ainsi qu’un maître avait consacré mon succès à la Comédie-Française sans me douter qu’il allait dominer ma vie et m’ouvrir sa famille.

L’éditeur était Alphonse Lemerre, chez qui s’assemblaient déjà ceux du Parnasse. Il me prit, en effet, mon poème, et il le débita à quarante éditions.


La guerre franco-allemande, qui mit fin à l’Empire et réalisa tous les oracles du grand devin des Châtiments, a modifié profondément le caractère français. Est-ce un bien, est-ce un mal, les avis diffèrent à ce sujet. On peut toutefois se demander ce que nous avons gagné à nous démunir de cette philosophie gaie, taxée de légèreté par les peuples de sang lourd et qui avait son expression ethnique dans l’ironie. Mon opinion, si vous la voulez, est que là surtout fut le désastre. Sous les coups réitérés des défaites successives, nous ne sûmes pas conserver le courage du rire, qui est l’arme à tenir tête aux dieux. Surpris, pour ainsi dire, dans notre histoire, déçus de toute la légende de victoires qui la compose, nous avons trop cru à la puissance de la gravité, au prêchi-prêcha des solennels et, tranchons le mot, à la politique. Elle nous a fait la République presbytérienne et sans joie, en attristant la race sans profit. Le régime de pénitence abonde en Jean-Jacques, mais Voltaire y manque.

Loin de moi de dire par là qu’il n’y ait plus de gens d’esprit en France. La fusion géographique des races dépose encore ce précipité dans l’alambic parisien et notre soleil le distille. Mais le produit est de moins bonne qualité ; le champagne s’évente, mousse à peine et ne fait plus sauter le bouchon.