Page:Bergerat - Souvenirs d’un enfant de Paris, vol. 1, 1911, 3e mille.djvu/386

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Je vous parlerai plus tard, à son ordre dans mes souvenirs, de cette villa Saint-Jean dont le nom est familier à tous ceux qui lisent et relisent Émaux et Camées, l’un des plus beaux livres de vers de notre langue. (« Le Merle. » — « La Fleur qui fait le Printemps. » — « Dernier Vœu. ») Elle n’existe plus que dans le recueil, ayant été démolie pour faire place à un nouveau quartier de Genève. Il faut espérer, si les âmes reviennent aux lieux aimés, que celle du bon Théo a oublié la route de la chère colline, disparue avec la fée qui la lui enchantait. La trahison des choses est plus rude encore que celle des êtres parce qu’on les imagine, sinon éternelles, du moins plus durables. La sagesse, si l’on était sage, serait de ne s’attacher ni aux unes ni aux autres, afin de se familiariser à cette destruction universelle qui paraît être la loi terrestre et le jeu dérisoire de l’œuvre des Sept-Jours.

Pendant le temps qui fut le dernier d’une course trop brève, puisque la mort la rompit dans la soixante et unième étape, j’ai pu être le témoin d’une douleur refoulée qui cadre mal avec la légende d’impassibilité dont on écrase encore, dans les manuels scolaires, l’homme le plus tendre qui jamais ait chanté. Que de fois, aux heures crépusculaires, ne l’ai-je pas surpris, assis, devant la baie assombrie, les yeux fixes et lointains, les bras tombés hors du fauteuil, et suivant son âme qui s’envolait sur les nuages de pourpre vers les marronniers du Salève. Il ne nous entendait ni entrer ni sortir. Il était sans caresses pour Éponine, sourd au caquetage des sœurs, et il regardait sa fille même sans la voir : tout lui était indifférent.