Page:Bergerat - Souvenirs d’un enfant de Paris, vol. 1, 1911, 3e mille.djvu/388

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leur mieux, comme à la mort, quand elle survient. Leur drame propre ne leur en masque pas la banalité éternelle et ils ne se jugent pas des Prométhées parce que le vieux vautour du Caucase leur dévore le cœur à leur tour, le cœur étant fait pour être dévoré.

Ces poètes-là, comme Gœthe, leur type et modèle, ne jettent dans la grande lamentation des êtres que la plainte discrète, au cri voilé, qui délivre le brevet d’humanité, ce qu’il en faut enfin pour être et se prouver solidaire. Et c’est par là qu’ils sont les vrais amants, les fiers, et les seuls fidèles. Voilà pourquoi on les traite d’impassibles, car telle est la sottise profonde de ceux qui ne savent pas lire, c’est des critiques que je vous parle.

De son très grand amour pour la dame aux yeux de violette, amour qui a duré toute sa vie et qu’il savait sans espérance, Théophile Gautier ne s’est jamais ouvert à personne, même à ses plus intimes, et moins encore au public. Il n’y en a pas trace d’aveu dans son œuvre, et nul Dante ne garda mieux le secret de sa Béatrix. Il n’était cependant ignoré de personne autour de lui, mais il y avait accord tacite à respecter ce rêve suprême du moribond.

Les médecins lui avaient interdit le travail de la copie et implicitement de toute écriture, de telle sorte qu’il ne pouvait même plus entretenir avec Saint-Jean cette correspondance qui était sa joie familière. Pour tout le reste je lui servais de secrétaire, et il me dicta même pour Massenet ce ballet du Preneur de Rats, demeuré d’ailleurs sans musicien. Mais pour les lettres à la châtelaine de Saint-Jean, il n’y avait pas à s’entremettre et tout était fini, puisqu’elles ne pouvaient plus être de sa main même.