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JOURNAL

rassurez-vous. Elle débrouille même assez bien le cerveau. Je lui demande ce que vous demandez probablement à la prière, l’oubli. » — « Pardon, lui dis-je, on ne demande pas à la prière l’oubli, mais la force. » — « La force ne me servirait plus de rien. » Il a ramassé par terre la poupée de chiffons, l’a placée soigneusement sur la cheminée. — « La prière, a-t-il repris d’une voix rêveuse, je vous souhaite de prier aussi facilement que je m’enfonce cette aiguille sous la peau. Les anxieux de votre sorte ne prient pas, ou prient mal. Avouez donc plutôt que vous n’aimez dans la prière que l’effort, la contrainte, c’est une violence que vous exercez contre vous-même, à votre insu. Le grand nerveux est toujours son propre bourreau. » Lorsque j’y réfléchis, je ne m’explique guère l’espèce de honte dans laquelle ces paroles m’ont jeté. Je n’osais plus lever les yeux. — « N’allez pas me prendre pour un matérialiste à l’ancienne mode. L’instinct de la prière existe au fond de chacun de nous, et il n’est pas moins inexplicable que les autres. Une des formes de la lutte obscure de l’individu contre la race, je suppose. Mais la race absorbe tout, silencieusement. Et l’espèce, à son tour, dévore la race, pour que le joug des morts écrase un peu plus les vivants. Je ne crois pas que depuis des siècles aucun de mes ancêtres ait jamais éprouvé le moindre désir d’en savoir plus long que ses géniteurs. Dans le village du bas Maine où nous avons toujours vécu, on dit couramment : têtu comme