Page:Bertrand - Sanguis martyrum, 1918.djvu/104

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nuit, à gros bouillons, et qu’elle est glacée au lever du soleil ?… Quel prodige !

– Il n’y a rien là que de très naturel, dit Cécilius.

– Tais-toi ! Tu es un athée, comme tous les chrétiens. Tu ne crois pas aux dieux !

– Tu ne sais ce que tu dis, mon enfant. »

Mais elle ne l’écoutait point. Ses petits yeux noirs, brillants, extraordinairement dilatés, semblaient poursuivre des visions lointaines. Elle reprit, comme se parlant à elle-même :

« Et toutes les autres fontaines enchantées qui se trouvent par le monde !… Tiens ! là-bas, sous la pergola, je viens de lire dans un gros livre de ta bibliothèque qu’aux Iles Fortunées, il y a, l’une à côté de l’autre, deux sources miraculeuses, l’une qui guérit les maladies, l’autre qui donne un rire inextinguible et qui fait mourir… Mourir ! Est-ce qu’on peut mourir ?… Si je mourais !…

– Il faudra bien y penser un jour, petite Birzil ! dit Cécilius gravement.

– Tais-toi, tais-toi, je t’en prie ! »

Elle-même se tut un instant, mais emportée par sa rêverie nostalgique :

– Que de choses à voir !… Le jardin des Hespérides avec ses fruits d’or ; la montagne d’Atlas si haute qu’on y voit se lever le soleil à minuit ; et derrière le rivage stérile des Nigritiens, ces bois délicieux de citronniers et de térébinthes tout remplis d’éléphants ! Et l’étrange pays des Éthiopiens, hommes admirables qui cultivent toutes les vertus, dit le livre… »

Cécilius éclata de rire :

« Ce sont des nègres affreux à la peau plissée comme celle des vieilles femmes, ou des caméléons !

– N’empêche ! c’est dans leur pays qu’on rencontre les tables du Soleil… oui, des tables toujours servies ! Les passants ont beau y manger, les mets renaissent sans cesse par la volonté des dieux… Ah ! que je voudrais