Page:Bloy - Histoires désobligeantes.djvu/337

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Les premières nuits, je me barricadai dans ma chambre, craignant qu’il ne profitât de mon sommeil pour m’égorger. Peur juvénile, sans doute, mais si justifiée par certains regards qu’il me lançait à la dérobée !

Peu ou point de paroles, d’ailleurs. Les âmes se voyaient. On avait la sensation d’être face à face au bord d’un gouffre.

Quelques ordres brefs, quelques durs et coupants monosyllabes. C’était absolument tout.

Je n’eus pas besoin de génie pour deviner qu’il ne m’avait fait revenir que pour m’infliger quelque supplice nouveau. Mais j’étais maintenant un homme, j’avais l’expérience acquise dans les tribulations ignobles de l’internat universitaire, et j’eusse défié un jeune lion d’être plus armé que moi.

Comment prévoir la chose qui n’a pas de nom, l’ineffable horreur que le monstre me réservait ?

Il était architecte, chargé de travaux assez importants, et je fus immédiatement dévolu aux petits soins d’un premier commis qui devait m’initier à l’art de bâtir.

Cet individu, que j’ai studieusement et très lentement saigné, la semaine dernière, avant de quitter Paris, était l’homme de confiance, l’âme damnée de mon père. Je me souvenais de l’avoir toujours vu dans la maison. Il me faisait travailler sans relâche du matin au soir.