Page:Bloy - La femme pauvre.djvu/103

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qui puisse écraser un homme. Sur l’honneur, j’en tressaille encore.

— En effet, dit Gacougnol, si vous voulez parler, comme je le suppose, d’une caresse d’en haut, elle a dû être des cinq doigts de la main divine, car vous êtes une manière de rhinocéros qu’il n’est pas facile d’assommer. Puis, si je suis bien informé, vous devez être fièrement blasé sur les émotions ordinaires…

— Oui,… je devrais l’être. Ce voyage à la Salette était peu de temps après la mort inexplicable de mon pauvre petit André…

Ici, la voix du conteur parut s’étrangler. Clotilde qui, depuis une heure, vivait par cet inconnu dont la parole agissait sur elle avec une puissance inouïe, involontairement avança la main, comme si elle avait vu tomber un enfant. Mais ce geste fut aussitôt réprimé par un autre geste de Marchenoir, suivi d’un appel vibrant de sa soucoupe heurtée contre le marbre de la table.

— Garçon ! cria-t-il, renouvelez… Je continue. Vous devinez que je pouvais être dans un joli état d’âme. J’étais venu là sur l’avis ancien d’un sublime prêtre, mort depuis des années, qui m’avait dit « Quand vous penserez que Dieu vous abandonne, allez vous plaindre à sa Mère sur cette montagne. » Turris Davidica ! pensais-je. Il ne me fallait pas moins que les « mille boucliers suspendus et toute l’armature des forts » dont a parlé Salomon. Jamais je ne pourrais être assez cuirassé contre mon épouvantable chagrin. Et voici que, déjà, sur le chemin où je venais de