Page:Bloy - La femme pauvre.djvu/105

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XIV


Marchenoir, ce perpétuel vaincu de la vie, avait reçu le privilège ironique d’une éloquence de victorieux. Il n’était pas seulement un de ces Ravisseurs évangéliques rappelés par lui, à qui ne résistent pas les Légions des Cieux. Il était encore, et beaucoup plus même, un de ces Doux à qui la Terre fut concédée.

Quelle que fût l’occasion de son discours et l’objet dont il s’occupât, on regardait généralement comme une chose difficile de résister à ce nouveau Juge d’Israël qui combattait des deux mains. Du premier coup, il vous bondissait sur le cœur.

L’image continuelle et qui jaillissait sans effort se précisait par la voix ou par l’attitude, avec une vigueur spontanée qui déconcertait la défensive.

De même que la plupart des grands orateurs, il apparaissait aussitôt en plein conflit, se grandissant de sa colère contre des ennemis invisibles, et tout le temps qu’il parlait, on voyait en lui s’agiter son âme, — comme on verrait une grande Infante prisonnière venir coller sa face aux vitraux d’un Escurial incendié.

Clotilde extasiée pensait au prédicateur tout-puissant qu’il aurait pu devenir, et Pélopidas confondu le contemplait ainsi qu’une fresque très ancienne, à la fois sanguinolente et fuligineuse, où quelque siècle très défunt aurait revécu — prodigieusement, — ses adorations ou ses fureurs.