Page:Bloy - La femme pauvre.djvu/106

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Le narrateur s’était arrêté un moment. Le digne peintre en profita pour parler un peu, dans l’espérance de cacher son trouble.

— Ne pensez-vous pas, Marchenoir, que, pour éprouver de telles émotions religieuses, à la Salette ou ailleurs, il faudrait précisément se trouver dans la situation d’esprit qui fut la vôtre, ce jour-là, et avoir passé par les mêmes déchirements ?

— Mon ami, j’attendais presque cette objection. Voici ma réponse qui sera claire. Nous sommes tous des misérables et des dévastés, mais peu d’hommes sont capables de regarder leur abîme… Ah ! oui, j’ai traversé de sacrées douleurs, articula-t-il d’une voix profonde qui leur secoua les entrailles à tous deux, j’ai connu le vrai désespoir et je me suis laissé tomber dans les mains de ce Pétrisseur de bronze ; mais ne me faites pas l’honneur de me croire si étonnant. Mon cas ne paraît exceptionnel que parce qu’il m’a été donné de sentir un peu mieux qu’un autre l’indicible désolation de l’amour… Vous qui parlez, vous ne savez pas votre propre enfer. Il faut être ou avoir été un dévot pour bien connaître son dénûment et pour dénombrer la silencieuse cavalerie de démons que chacun de nous porte en soi.

Mais, en attendant que vous arrive cette vision d’épouvante, gardez-vous de croire que le secours puisse être indifféremment obtenu dans tel ou tel lieu. « À la Salette ou ailleurs », avez-vous dit. Eh bien ! moi, je vous affirme que cet endroit est particulièrement fréquenté par les