Page:Bloy - La femme pauvre.djvu/116

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Gacougnol se mit à rire, et s’adressant à Clotilde, restée sérieuse :

— Mon enfant, si vous connaissiez le barbare qui nous honore de ce madrigal, vous sauriez qu’il n’y a que lui au monde qui ait le secret de dire à ses amis tout ce qu’il lui plaît de leur dire, sans les offenser.

Clotilde parut surprise de l’observation.

— Et comment Monsieur Marchenoir pourrait-il nous offenser ? Je vois bien qu’il n’est pas à la même place que les autres hommes et quand il parle aux bêtes, je devine bien que c’est à Dieu qu’il parle.

— Mademoiselle, intervint Marchenoir, si j’avais eu quelques doutes, ce dernier mot me prouverait que vous méritez la fin de l’histoire.

Le lendemain du petit drame que je viens de vous raconter, la première personne que j’aperçus près de la fontaine fut mon protégé. Il priait en grand recueillement et je pus l’observer. C’était un homme d’aspect vulgaire, vêtu de façon presque misérable. Il devait avoir dépassé cinquante ans et portait déjà les marques d’une caducité prochaine. On devinait aisément que toutes les giboulées du malheur s’étaient acharnées sur lui. Sa figure timide et souffreteuse eût été complètement insignifiante sans une expression de joie singulière qui paraissait être l’effet d’un colloque intérieur. Je voyais ses lèvres s’agiter faiblement et, parfois, sourire de ce doux et pâle sourire de quelques idiots ou de certains êtres pensants dont l’âme serait immergée dans un gouffre de dilection.