Page:Bloy - La femme pauvre.djvu/177

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.


réitérer l’assertion quand on présentait Léopold à des étrangers.

Or, il n’était pas seulement un enlumineur, il était le rénovateur de l’enluminure et l’un des plus incontestables artistes modernes.

Il racontait qu’ayant fait, dans sa première jeunesse, d’assez fortes études de dessin, cette vocation singulière lui fut révélée beaucoup plus tard, lorsqu’au retour de ses expéditions et son patrimoine ayant disparu, la misère la plus impérieuse le contraignit à chercher quelque moyen de gagner sa vie.

À toutes les époques, cet homme d’action, enchaîné sur le gril de ses facultés, avait machinalement essayé de les décevoir par l’application de sa main à des ornementations hétéroclites, dont il surchargeait, en ses heures de pesant loisir, les billets d’un laconisme surprenant qu’il écrivait à ses amis ou ses maîtresses.

On montrait de lui des messages de trois mots notifiant des rendez-vous, dans lesquels l’amplification amoureuse était remplacée par une broussaille d’arabesques, de feuillages impossibles, d’enroulements inextricables, de figures monstrueuses insolitement coloriées où les quelques syllabes exprimant son bon plaisir s’imposaient rudement à l’œil en onciales carlovingiennes ou caractères anglo-saxons, les deux écritures les plus énergiques depuis la rectiligne capitale des éphémérides consulaires.

Un mépris gothique pour toutes les manigances contemporaines lui avait donné le besoin, le goût passionné de