Page:Bloy - La femme pauvre.djvu/212

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ma foi ! j’ai tellement réussi que vous me rendez l’excellente humeur qui était sur le point de me fuir. J’ai même acquis une lumière sur votre peinture que je comprenais mal avant de savoir votre attitude pendant la guerre. Je vous conseillerais, néanmoins, de réserver l’expression de vos sentiments patriotiques pour un très petit nombre d’élus. On ne sait pas dans quel tuyau cela peut tomber, et j’ai connu des amants de Terpsichore qui eussent mal digéré votre bière allemande.

Pour revenir à vos biftecks, savez-vous de quelle sorte de viande se nourrissent des hommes, de vrais hommes, vous m’entendez bien, dans une immense région désolée, au Sud-Ouest du Tanganika ? Ces malheureux, toujours vagabonds, observent continuellement le ciel, guettant les vautours qui planent pour partager avec eux les charognes sur lesquelles ces oiseaux vont s’abattre. J’ignore si cette pitance d’hyène est pour eux un rappel ou une suggestion du Paradis, mais j’en ai goûté et je suis sûr que vous l’auriez, comme moi, trouvée délicieuse, monsieur Folantin. Cela tient, sans doute, à ce qu’on est forcé de se souvenir, en de tels moments, qu’on est soi-même un peu moins que de la vermine.

Ce discours que Folantin écouta en souriant, avec la patience dont il est parlé au Commun des Martyrs Pontifes, était si différent des manières habituelles de Léopold et parut à Gacougnol si surnaturellement inspiré par le désir de plaire à Clotilde que le pauvre bon garçon en devint songeur.