Page:Bloy - La femme pauvre.djvu/249

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Oh ! elle n’a pas changé. C’est toujours le « ciel d’automne » d’autrefois, avec un commencement de crépuscule, un ciel de pluie où le soleil meurt. Mais elle se ressemble davantage. À force de souffrir, elle a tellement conquis son identité que, parfois, dans la rue, les tout petits, qui sont nés depuis peu, lui tendent les bras, ayant l’air de la reconnaître…

Que de choses en ce court espace de cinq années !

Il y a une minute affreuse qui pèsera sur son cœur jusqu’au moment où lui seront dites les sacrées paroles de l’agonie, qui délivrent l’âme du poids des minutes et du poids des heures : Proficiscere, anima christiana, de hoc mundo ! Sans cesse elle revoit le pauvre Gacougnol mourant, frappé sauvagement par le compagnon abominable de sa mère.

De l’église de Grenelle, où elle attendait son retour, un pressentiment l’avait tout à coup jetée dans la rue, comme si l’Ange d’Habacuc l’eût empoignée par les cheveux. Arrivée en quelques instants à la maison de l’assassin devant laquelle déjà grondait une multitude, son bienfaiteur lui était apparu, porté par deux hommes, un couteau en pleine poitrine, avec la même figure que dans son rêve. On n’avait pas encore osé arracher cette arme très profondément enfoncée.

Tout ce qui avait suivi lui semblait un autre rêve. Les quatre jours d’agonie du blessé, sa mort, son enterrement ; ensuite le procès de Chapuis et de sa femelle, où elle avait dû comparaître en qualité de témoin, sans pouvoir presque