Page:Bloy - La femme pauvre.djvu/272

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Clotilde ! éloignez-vous un peu, je vous prie… J’arrachai du mur une arme chargée et je tirai sur ce démon, sans l’atteindre. J’allais recommencer, lorsqu’un domestique, accouru au bruit, me saisit à bras-le-corps. En même temps, je recevais sur la tête un coup formidable et je perdis connaissance.

Cette histoire vous fait peur, Clotilde. Elle est banale, cependant. Le monde ressemble à ces cavernes d’Algérie où s’empilaient, avec leur bétail, des populations rebelles qu’on y enfumait pour que les hommes et les animaux, suffoqués et rendus fous, se massacrassent dans les ténèbres. Les drames tels que celui-ci n’y sont pas rares. On les cache mieux, voilà tout. Le parricide et l’inceste, pour ne rien dire de quelques autres abominations, y prospèrent, Dieu le sait ! à la condition d’être discrets et de paraître plus beaux que la vertu.

Nous étions des effrénés, nous autres, et le monde scandalisé nous condamna, car notre querelle avait eu des auditeurs qui la colportèrent. Mais que m’importait le blâme d’une société de criminels et de criminelles dont je connaissais l’hypocrisie ?

Deux jours après, je m’engageai pour servir dans les colonies et on n’entendit plus parler de moi. Plût à Dieu que j’eusse pu m’oublier moi-même !

J’ai appris que la malheureuse, dont je me suis interdit de prononcer le vrai nom, s’était sauvée dans un monastère cistercien de la plus rigide observance et qu’on l’avait admise, malgré tout, à prendre le voile. Privé à la fois