Page:Bloy - La femme pauvre.djvu/281

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l’autre qu’ils parurent n’avoir plus de personnalités distinctes.

Une Joie mélancolique, surnaturellement douce et calme, arrivait, chaque matin, pour eux seuls, d’une contrée fort inconnue. Laissant à leur porte toutes les poussières des chemins, toutes les rosées des bois ou des plaines, tous les arômes des monts lointains, elle les éveillait gravement pour le travail et le poids du jour.

L’âme de chacun d’eux frémissait alors, toute lumineuse, dans le regard de l’autre, comme on voit frémir un éphémère dans un rayon d’or. Félicité silencieuse, quasi monastique, à force de profondeur. Qu’auraient-ils pu se dire ? et à quoi bon ?

Ils ne voyaient presque personne. Marchenoir, décidément, livrait sa dernière bataille à une misère enragée de sa résistance de tant d’années et qui, après bien des mois d’une lutte épouvantable, devait l’assassiner par trahison au bord d’un torrent dont les vagues empuanties roulaient les monstres qu’il avait vaincus.

Il venait les voir quelquefois, sillonné de coups de foudre, pâle et conspué, la tête blanchie par l’écume des cataractes de la Turpitude contemporaine, mais plus impavide, plus indompté, plus invaincu, et remplissant la demeure tranquille des mugissements de sa colère.

— Pierre a de nouveau renié son Maître ! criait le prophète, au lendemain de l’expulsion des communautés religieuses. Pierre, qui « se chauffe dans le vestibule » de Dieu et qui est « assis en pleine lumière », ne veut rien