Page:Bloy - La femme pauvre.djvu/289

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assurée que les mercenaires donnent, en même temps que leur lait, un peu de leurs âmes obscures ou contaminées aux Innocents qu’on leur abandonne, quand elles ont la bonté de ne pas les faire mourir.

Le petit Lazare, exceptionnellement vigoureux et beau, fut une fleur éclatante sur le sein de sa mère, et Léopold, qui aimait à travailler auprès d’eux, se persuada qu’un reflet infiniment doux de quelque clarté inconnue émanait de cette présence et se répandait sur sa peinture comme un duvet de lumière…

Les œuvres du grand artiste, à cette époque de sa vie, ses dernières œuvres, hélas ! ont la marque de cette péripétie sentimentale où disparurent les teintes violentes, les heurts farouches des tons, les séditions brusques de la couleur qui donnaient à ses enluminures plus qu’étranges une originalité si forte.

Peu à peu, tout se fondit, s’éteignit dans une espèce d’aqua-tinte pâteuse que délimitait un raide contour. Druide, un certain soir, se détourna d’une feuille que l’infortuné plaçait devant lui, feignit un étourdissement et regarda Clotilde avec des yeux si hagards qu’elle comprit que le malheur frappait à leur porte.

Léopold devenait aveugle. Du moins, il était menacé de le devenir.

Quelque temps auparavant, forcé de travailler une nuit, il avait tout à coup cessé de voir, comme si les deux grosses lampes qui l’éclairaient s’étaient brusquement éteintes. Attribuant le phénomène à un excès de fatigue, il