Page:Bloy - La femme pauvre.djvu/39

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à moi, Isidore Chapuis ! Tu pourras lui dire ça de ma part.

Sur ce dernier mot, ayant redressé crânement son torse d’insecte et frappé de la main ses côtes sonores, il s’arrêta un instant pour cracher de nouveau dans la cheminée et reprit en montrant l’odieux galetas :

— Reluque-moi le belvédère ! C’est coquet pour des marquises ! Est-ce qu’on peut recevoir quelqu’un ici ? On ne demande pas la chambre des pairs, mais, tout de même, on se plairait ailleurs que dans un pareil goguenot. Seulement, il ne faudrait pas faire ta tête de Mademoiselle Tout-en-noir. On ne veut pas te manger. On ne te demande que d’être une bonne fille bien raisonnable, et de nous aider à ton tour. C’est juste, pas vrai ? On t’a pas laissé manquer du nécessaire, depuis que t’es sortie de l’hôpital et que tu te croises les bras toute la sainte journée…

La tremblante Clotilde était comme une hirondelle dans la main d’un vagabond. La scène grotesque de sa mère avait éteint sa faible colère et glacé son âme. Un dégoût immense et une humiliation infinie la tenaient immobile sous le regard désormais triomphant du misérable dont le langage l’épouvantait en la profanant.

Il y avait en elle une trop ancienne acceptation des amertumes pour que ses révoltes fussent désormais autre chose que de très pâles et de très rapides éclairs.

Puis, les derniers mots l’accablaient. Elle s’accusait d’avoir été inutile pendant plusieurs mois, d’être restée étendue et sans force des journées entières, et d’avoir mangé le pain de cet homme abominable.