Page:Bloy - La femme pauvre.djvu/40

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Il fallait donc, — ô Dieu de miséricorde ! — avaler encore cette ignominie, devenir un modèle d’atelier, de la chair à palette, faire toiser son corps du matin au soir, par des peintres ou des sculpteurs !

Ce n’était peut-être pas aussi déshonorant que la prostitution, mais elle se demandait si ce n’était pas encore plus bas. Elle se souvenait très bien d’en avoir vu, de ces femmes, en passant, le matin, devant l’École des Beaux-Arts, avant l’ouverture des ateliers. Elles lui avaient paru horribles de canaillerie, d’impudeur professionnelle, de lâche torpeur accroupie, et il lui avait semblé que le dernier échelon de la misère eût été de ressembler à ce bétail de l’académie et du chevalet que le vieux Dante eût pensivement examiné en revenant de son enfer.

Il le fallait bien, sans doute, puisqu’elle avait dû renoncer à son métier de doreuse, qui avait failli lui coûter la vie, et qu’ayant perdu force et courage elle n’était plus bonne à rien qu’à souffrir et à être traînée par les pieds ou par les cheveux dans les immondices.

Elle ne répondit pas, s’étonnant elle-même d’être sans un mot de protestation. Accablée de lassitude, elle parut s’incliner.

La mère, alors, estimant la bataille gagnée, vint lui prendre la tête entre ses bras, de manière à pouvoir joindre ses mains sur le chignon et, dans cette posture, exhala vers le ciel d’actives actions de grâces pour le remercier, comme il convenait, d’avoir attendri le cœur de sa fille.

À ce spectacle, Chapuis se souvint aussitôt d’un rendez-