Page:Bloy - La femme pauvre.djvu/42

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Elle ne dormit guère cette nuit-là. Ses pensées la faisaient trop souffrir. Elle avait froid, aussi, et grelottait sous la ficelle de ses haillons, car l’effrayant hiver de cette année, si funeste aux pauvres, commençait déjà.

Elle songeait, en regardant les ténèbres, que c’était pourtant bien cruel de n’avoir pas même le droit de pleurer dans un misérable coin. Car, en supposant que l’horreur de salir ses larmes ne l’eût pas empêchée de les répandre quelquefois sur le fumier de cette étable à cochons, une effusion si mélancolique eût été blâmée à l’instant comme une preuve d’égoïsme et de lâcheté criminelle.

Chapuis n’aurait pas manqué de lui prodiguer l’ironie de ses consolations ordurières et la martyre eût réavalé devant elle son vieux calice, au milieu d’une bourrasque de soupirs, en la suppliant, au nom du ciel, de vouloir bien comparer ses douleurs aux siennes.

Dès son enfance la plus lointaine, cette chenille du Purgatoire avait exigé rigoureusement qu’elle ne se plaignît jamais, prétendant qu’une enfant doit être la récompense et la « couronne » d’une mère. Elle avait même là-dessus d’humides phrases empruntées à la rhétorique jaculatoire des images de dévotion qu’elle idolâtrait.

Le cœur de la malheureuse fillette, comprimé dans un étau implacable, avait donc résorbé silencieusement ses peines, sans avoir jamais pu se barricader ni s’endurcir.

Quoi qu’on pût lui faire, elle agonisait de la soif d’amour et, n’ayant personne à chérir, elle entrait parfois, au milieu du jour, dans les pénombrales églises, pour y sangloter à