Page:Bloy - La femme pauvre.djvu/53

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leurs mains impures et ce que les peintres font passer sur leurs toiles, c’est la pudeur même qu’il a fallu renier pour leur servir de modèle.

Oui, certainement, la pudeur même. On leur donne cela, aux artistes, pour un peu d’argent. On leur vend précisément l’unique chose qui ait le juste poids d’une rançon dans la balance où le Créateur équilibre ses nébuleuses… Ne comprend-on pas que cela, c’est plus bas encore que ce qu’on appelle communément la prostitution ?

Ruisselant de perles ou d’ordures, le vêtement de la femme n’est pas un voile ordinaire. C’est un symbole très mystique de l’impénétrable Sagesse où l’Amour futur s’est enseveli.

L’amour seul a le droit de se dépouiller lui-même et la nudité qu’il n’a point permise est toujours une trahison. Cependant, la dernière des prostituées pourra toujours en appeler de la Justice la plus rigoureuse, en alléguant qu’après tout elle n’a pas dénaturé son essence et que les saintes Images n’ont pas été déplacées par elle, puisqu’elle n’était qu’un simulacre de femme à la dévotion d’un simulacre d’amour. La nature même de l’illusion qu’elle offrit aux hommes peut, en désespoir de cause, arracher à Dieu son pardon.

La profession de modèle, au contraire, destitue la femme complètement et l’exile de sa personnalité, pour la reléguer dans les limbes de la plus ténébreuse inconscience.

Clotilde, assurément, ne raisonnait pas ces choses, mais son âme vive lui en donnait l’intuition très claire. Si cet