Page:Bloy - La femme pauvre.djvu/55

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Combien de fois, se souvenant de cette lithographie d’encadreur, avait-elle eu soif de le rencontrer, ce miraculeux Ami qu’on ne voit plus dans les villes ni dans les campagnes, et qui parlait familièrement, autrefois, aux pécheresses bienheureuses de Jérusalem !

Car elle ne se jugeait pas meilleure que les plus perdues. Sa faute ayant été sans ivresse, rien n’était capable d’en atténuer l’amertume et l’humiliation. Cette récurrence perpétuelle l’hypnotisait, l’immobilisait, la faisait paraître stupide quelquefois, avec ses paniques yeux de Cassandre du Repentir, fixement ouverts.

Elle avait donné irrévocablement, pour toute la durée des éternités, son unique bien, le plus précieux trésor qu’une femme puisse posséder, — cette femme s’appelât-elle l’Impératrice de la Voie Lactée ! Elle avait donné cela, à qui ? et pourquoi ?…

À présent, les Trois Personnes pouvaient faire ce qu’Elles voudraient, raturer la création, congédier le temps et l’espace, repétrir le néant, amalgamer tous les infinis, cela ne changerait absolument rien à ceci : qu’à une certaine minute, elle était vierge, et qu’à la minute suivante, elle ne l’était plus. Impossible de décommander la métamorphose.

Lorsque Jésus descendra enfin de sa croix, il pourra la trouver tout de suite, la profanée, en suivant la pente facile du Calvaire qui mène sûrement au quartier des infidèles. Elle pourra, de son côté, lui baigner et lui parfumer les pieds, comme cette grande Madeleine qui fut appelée