Page:Bloy - La femme pauvre.djvu/57

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Le voisinage de cette brute était pour Clotilde un intolérable supplice. Elle s’étonnait souvent de n’être pas morte de dégoût et de désespoir, depuis tant de mois qu’elle était forcée de le subir.

Non seulement il y avait l’horreur de cette promiscuité infamante, avec tout le sale poème des épisodes ou péripéties accessoires, mais un autre souvenir, plus atroce encore et toujours évoqué, l’obsédait comme un cauchemar sans trêve.

Un jour, quelques années auparavant, lorsqu’on habitait encore Montsouris, la splendeur de Chapuis n’étant pas éteinte, l’immonde personnage, profitant d’une absence très longue et, peut-être concertée, de la mère avait essayé de la violer.

Clotilde était, à cette époque, très innocente, mais très renseignée. La lutte fut tragique et presque mortelle entre cet ivrogne exaspéré et cette fille vigoureuse dont l’indignation décuplait les forces. Ayant réussi à lui faire lâcher prise, une seconde, en le mordant avec la plus sauvage cruauté, elle eut le temps de bondir sur un fer à repasser et lui en asséna sur la tête un coup si terrible que Chapuis, aux trois quarts assommé, garda le lit pendant près d’un mois.

Cette affaire s’arrangea très bien et la vie commune continua. Clotilde était sans ressources pour prendre la fuite et l’imagination du lâche pandour, non moins vigoureusement frappée que son crâne, suffisait, à coup sûr, pour le dissuader de toute entreprise nouvelle. Une crainte obscure lui resta même de cette vierge aux yeux si doux,