Page:Bloy - La femme pauvre.djvu/72

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— Clotilde, Monsieur.

— Eh bien ! Mademoiselle Clotilde, ou Clotilde tout court, si vous le permettez, vous allez peut-être me donner une idée. J’ai à peindre une petite martyre qui va être mangée par les lions. Mettez-vous à sa place ? Que feriez-vous si vous étiez exactement à sa place ? Faites bien attention qu’il s’agit d’une vraie sainte, qui est déjà aussi dévorée que possible par le désir d’entrer dans le Paradis, avec une belle palme, et qui n’a pas peur du tout de ces animaux. Encore une fois, que feriez-vous en attendant le premier coup de griffe ?

Clotilde put à peine s’empêcher de sourire en songeant à sa mère dont le célèbre martyre avait saturé son enfance. À son propre insu, l’horreur perpétuelle de ce praticable d’hypocrisie, déployé au fond de toutes les scènes de sa vie, avait mis en elle une convoitise extrême, un besoin famélique de simplicité et de vérité. Sa naïve réponse ne se fit donc pas attendre.

— Ma foi ! Monsieur Gacougnol, je n’ai jamais pensé à rien de semblable. Même quand j’étais meilleure que je ne suis aujourd’hui, je n’ai jamais cru que Dieu pourrait m’appeler à lui rendre gloire de cette manière. Cependant, la chose que vous me demandez me paraît bien simple. Si j’étais une sainte, comme vous dites, une de ces filles généreuses qui ont aimé leur Sauveur plus que tout au monde, et qu’il me fallut mourir sous la dent des bêtes, je crois, malgré tout, que j’aurais très peur. Seulement, étant sûre d’entrer, aussitôt après, dans la gloire de mon Bien-Aimé,