Page:Bloy - La femme pauvre.djvu/85

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moi, je vous assure. Vous en jugerez vous-même, car je vais vous parler comme vous désirez que je vous parle, — comme je parlerais à cet absent que vous m’avez tant rappelé ce matin, aussitôt que vous avez eu compassion de ma peine. Je vais tout vous dire… S’il y a de la honte, ajouta-t-elle d’une voix un peu altérée, tant pis pour moi !

Alors, sans autre préambule, sans aucun lyrisme élégiaque et sans nul détour, sans atténuation ni apologie, elle raconta sa vie déflorée qui ressemblait à dix mille vies.

— Mon existence est une campagne triste où il pleut toujours.

Son voisin ne songeait plus à l’observer. Dompté par une simplicité inconnue, il savourait en silence, dans la région de son âme la plus ignorée de lui-même, la magique et paradoxale suavité de cette candeur sans innocence.

Pour la première fois, peut-être, il se demandait à quoi pouvait bien servir d’être si malin et d’avoir bêtement galvaudé sa vie dans les expérimentations ou les sondages les plus ambitieux, pour arriver à découvrir à fleur de trottoir, sous un pavé de la voie banale, cette source de cristal qui chantait si bien sa fraiche complainte.

— … Les paroles de ce Missionnaire, disait-elle, furent pour moi comme des oiseaux du Paradis qui auraient fait leur nid dans mon cœur…

Sans le vouloir et sans le savoir, elle ruisselait de ces familières images si fréquentes chez les écrivains mystiques. Le tissu léger de son langage qui laissait voir les