Page:Bloy - La femme pauvre.djvu/87

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— Maintenant, dit-elle en finissant, vous savez tout ce que vous avez voulu savoir. Je ne pourrais pas être plus vraie si j’étais interrogée par Dieu. Pour que rien ne manque à ma confession, j’ajoute ceci. Lorsque, dans la voiture, vous m’avez dit que j’allais être habillée, après m’avoir fait mourir de peur en me disant exactement le contraire, une demi-heure auparavant, je vous assure que j’ai complètement perdu la tête, à force de joie. J’ai eu comme un éblouissement de folie et de cruauté. Nous allions très vite. Cependant j’aurais voulu que le cocher déchirât son pauvre cheval pour aller plus vite encore… Mais depuis que ce rêve s’est réalisé, je suis plus calme et j’espère que vous me trouverez tout à fait raisonnable.

Gacougnol fit un signe pour qu’on lui apportât l’addition, puis, ayant congédié l’homme à la soucoupe, se tourna vers Clotilde et lui tendant une honnête main qu’elle prit aussitôt, lui parla ainsi :

— Mon enfant, ou plutôt Mademoiselle, décidément — car je commence à me trouver ridicule d’être si paternel ou si familier, — j’ai connu de très hautes dames à qui j’enverrais bien volontiers vos hardes de ce matin. Votre confidence m’a donné pour vous une estime sans bornes, en même temps qu’un plaisir extrême que vous ne pouvez guère comprendre, car je vous ai écoutée en artiste et je passe pour un public assez difficile. Je suis donc peu capable de regretter ma curiosité. Cependant, elle a dû vous faire souffrir et je vous prie de me la pardonner… Ne me dites plus un mot, nous manquerions nos bêtes.