Page:Boccace - Décaméron.djvu/182

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part et se mit à le reprendre très doucement sur la cour et la poursuite qu’il croyait qu’il faisait à la dame, selon ce que celle-ci lui avait donné à entendre. Le brave homme s’étonna beaucoup, ne l’ayant en effet jamais guettée, et commença à vouloir s’excuser en disant qu’il n’avait passé que très rarement devant la maison de la dame. Mais le moine ne le laissa point parler et lui dit : « — Il ne faut pas faire semblant de t’étonner, ni perdre tes paroles à le nier, pour ce que tu ne le peux ; je n’ai pas su cela par les voisins ; c’est elle-même qui, se plaignant fortement de toi, me l’a dit. Et outre que ces sottises ne te conviennent plus bien désormais, je te dis à son sujet que si jamais j’en trouvai une rebelle à ces folies, c’est elle ; aussi, pour ton honneur et pour sa satisfaction, je te prie de cesser tes poursuites et de la laisser. — » Le brave homme, plus avisé que le digne moine, comprit sans trop de peine la sagacité de la dame, et feignant quelque peu d’avoir honte, il dit qu’il ne s’en occuperait plus désormais ; et ayant quitté le moine, il s’en alla à la maison de la dame, laquelle se tenait constamment aux aguets à une petite fenêtre pour le voir, s’il venait à passer. En le voyant venir, elle se montra si joyeuse et si aimable, qu’il put fort bien comprendre qu’il avait saisi le véritable sens des paroles du moine. Et de ce jour, avec beaucoup de prudence, à son plaisir et à la très grande joie et satisfaction de la dame, faisant semblant d’en avoir l’occasion pour tout autre chose, il continua de passer par la même rue.

« Mais la dame, s’étant bien vite aperçue qu’elle lui plaisait autant qu’il lui plaisait à elle, et désireuse de l’enflammer davantage et de l’assurer de l’amour qu’elle lui portait, ayant choisi le lieu et le moment, s’en retourna vers le digne moine, et s’étant placé à ses pieds dans l’église, se mit à se plaindre. Ce voyant, le moine lui demanda avec intérêt quelle nouvelle elle avait. La dame répondit : « — Mon père, les nouvelles que j’ai ne sont autres que de ce maudit de Dieu, votre ami, dont je me suis plainte à vous l’autre jour ; pour ce que je crois qu’il est né pour mon plus grand tourment et pour me faire faire chose dont je ne me consolerais jamais et pour laquelle je n’oserais jamais plus après me jeter à vos pieds. — » « — Comment ! — dit le moine — ne s’est-il pas abstenu de te causer désormais de l’ennui ? — » « — Certes, non — dit la dame — au contraire ; après que je m’en fus plainte à vous, comme s’il en avait eu du dépit, ayant probablement pris en mauvaise part que je m’en fusse plainte, pour une fois qu’il passait avant, je crois qu’après il y est passé sept. Et maintenant plût à Dieu qu’il se fût borné à y passer et à me guetter ; mais il a été assez hardi et assez insolent