Page:Boccace - Décaméron.djvu/228

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nis d’argent et de bijoux, sans que personne sût où elle allait ; et elle ne s’arrêta point qu’elle ne fût à Florence. Y étant d’aventure arrivé, elle se retira dans une petite auberge que tenait une bonne dame veuve, tout comme si elle eût été une pauvre pèlerine, et fort désireuse d’apprendre des nouvelles de son seigneur.

« Or, il advint que le jour suivant, elle vit passer devant son auberge Beltram à cheval avec sa compagnie, et, bien qu’elle le connût beaucoup, elle demanda néanmoins à la bonne dame de l’auberge qui il était. À quoi l’hôtesse répondit : « — Celui-ci est un gentilhomme étranger qui s’appelle le comte Beltram, plaisant et courtois et très aimé en cette cité, et il est l’homme du monde le plus énamouré d’une de nos voisines qui est une femme noble, mais pauvre. Vrai est que c’est une très honnête jeune femme, et à cause de sa pauvreté, elle n’est pas encore mariée, mais elle vit avec sa mère, très sage et bonne dame ; et peut-être, n’était sa mère, aurait-elle fait ce qui aurait plu au comte. — » La comtesse entendant ces paroles, les retint bien, et venant à examiner plus minutieusement chaque particularité, ayant tout bien compris, elle arrêta son projet. S’étant fait enseigner la maison et le nom de la dame, ainsi que celui de sa fille qui était aimée du comte, elle y alla un jour secrètement en habit de pèlerine ; et ayant trouvé la dame et sa fille très pauvrement logées, elle les salua, et dit à la dame que, quand cela lui plairait, elle désirait lui parler. La gente dame s’étant levée, dit qu’elle était prête à l’entendre ; et étant entrées seules dans une chambre, et s’étant assises, la comtesse commença : « — Madame, il me semble que vous êtes ennemie de la fortune, comme je suis moi-même ; mais si vous le voulez, vous pourriez d’aventure nous satisfaire vous et moi. — » La dame répondit qu’elle ne demandait rien autre chose autant que de se soulager honnêtement. La comtesse poursuivit : « — Il me faut votre parole ; mais si je m’y confie et que vous me trompiez, vous gâterez vos affaires et les miennes. — » « — Dites-moi sans crainte tout ce qu’il vous plaira — dit la gente dame — car jamais vous ne vous trouverez trompée par moi. »

« Alors la comtesse, commençant par son premier amour, lui raconta qui elle était et ce qui lui était advenu jusqu’à ce jour, de telle sorte que la gente dame, ajoutant foi à ces dires qu’elle avait entendus en grande partie d’autrui, se mit à avoir compassion d’elle. Et la comtesse, ayant raconté ses malheurs, poursuivit : « — Vous avez donc entendu parmi mes autres ennuis quelles sont les deux choses qu’il me faut conquérir si je veux avoir mon mari ; et je ne connais aucune autre personne qui me les puisse faire avoir si ce