Page:Boccace - Décaméron.djvu/381

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les en a toutes chassées. Parmi ces coutumes, il en était une d’après laquelle les gentilshommes de Florence se réunissaient en divers endroits et formaient des sociétés composées d’un certain nombre d’entre eux ; ayant bien soin de n’y admettre que ceux qui pouvaient facilement en supporter les dépenses, ils tenaient de la sorte table ouverte, aujourd’hui chez l’un, le lendemain chez l’autre, et ainsi de suite pour tous les membres de la société dont chacun avait son jour. Ils invitaient souvent à leurs réunions les gentilshommes étrangers, quand il en arrivait, et parfois aussi des gens de la ville. Ils s’habillaient également tous, au moins une fois l’an, d’une façon uniforme, et les plus notables chevauchaient ensemble par la ville ou bien donnaient des joutes, surtout aux principales fêtes, ou bien quand la joyeuse nouvelle d’une victoire ou d’un autre événement heureux était arrivée dans la cité.

« Parmi ces sociétés, il y en avait une de messer Betto Brunelleschi, dans laquelle messer Betto et ses compagnons s’étaient efforcés d’attirer Guido, fils de messer Cavalcante de Cavalcanti et cela non sans raison ; pour ce que, outre qu’il était un des meilleurs logiciens qu’il y eût au monde, et excellent philosophe touchant les choses de la nature — ce dont se souciait peu, il est vrai, la compagnie — il était fort bien, homme de belles manières et beau parleur, et qu’il savait faire mieux que tout autre tout ce qu’il lui prenait fantaisie de faire, ou qui était du ressort d’un gentilhomme. De plus, il était richissime et savait à merveille honorer ceux qu’il en jugeait dignes. Mais messer Betto n’avait jamais pu réussir à l’avoir, et il croyait, ainsi que ses compagnons, que cela provenait de ce que Guido étant lancé dans les idées spéculatives, vivait fort retiré des hommes. Et comme il partageait quelque peu l’opinion des Épicuriens, on disait dans le vulgaire que toutes ces études spéculatives n’avaient d’autre but que de chercher s’il se pourrait faire que Dieu n’existât point.

« Or, il advint un jour que Guido, parti d’Orto san Michele, s’en venait par le corso degli Adimari jusqu’à san Giovanni, ce qui était assez souvent le chemin qu’il prenait. Il y avait alors, tout autour de san Giovanni, de grandes tombes en marbre et en pierres qui sont aujourd’hui à santa Reparata. Comme Guido se trouvait arrivé entre les colonnes de porphyre qu’on y voit et ces tombes, près de la porte de san Giovanni qui était fermée, messer Betto et sa société arrivèrent à cheval par la place de santa Reparata. Ayant vu Guido au milieu de ces tombes, ils dirent : allons le taquiner. Et ayant éperonné leurs chevaux, ils coururent sur lui avant qu’il eût pu les voir, comme s’ils voulaient lui donner assaut, et se mirent à lui dire : « — Guido, tu refuses d’être