Page:Boccace - Décaméron.djvu/466

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quels sont généralement hommes de peu de cœur et mènent une vie si serrée et si misérable, que tout ce qui est de leur fait ne semble autre chose qu’une vraie gueuserie. Par suite de leur misère et de leur avarice innée, ils mènent avec eux des juges et des notaires qui ressemblent plutôt à des hommes tirés de la charrue et de la boutique d’un savetier que des écoles où l’on apprend les lois. Or, un de ces recteurs étant venu chez nous en qualité de podestat, entre autres juges qu’il avait amenés en grand nombre avec lui, en avait amené un qui se faisait appeler messer Nicola da San Lepidio, et qui avait plutôt l’aspect d’un chaudronnier que de toute autre chose. On le choisit parmi tous les autres juges pour entendre les questions criminelles. Comme il arrive souvent que les citoyens, bien qu’ils n’aient rien à faire du tout au palais, y vont parfois, il advint qu’un matin Maso del Saggio y alla pour chercher un de ses amis. Y étant rentré, et ayant regardé l’endroit où ce messer Nicola siégeait, il lui fit l’effet d’un nouvel imbécile, et il se mit à l’examiner de la tête aux pieds. Et bien qu’il lui vît sur la tête le bonnet d’hermine tout enfumé, un porte-plumes à la ceinture, la robe plus longue que la simarre, et bien d’autres choses étranges pour un homme de bonne tenue, il en distingua surtout une qui, à son avis, lui parut plus extraordinaire que toutes les autres. C’était une paire de culottes dont le fond lui tombait jusqu’à moitié jambe, tandis que ses habits étaient si étroits qu’ils s’ouvraient par devant. Pour quoi, sans trop s’arrêter à le regarder, laissant ce qu’il était venu chercher, il se mit en quête d’une nouvelle chose, et alla trouver deux de ses compagnons, dont l’un avait nom Ribi et l’autre Matteuzzo, et qui étaient non moins farceurs que lui, et il leur dit : « — Si vous m’aimez, venez avec moi jusqu’au palais, car je veux vous montrer le plus grand badaud que vous ayez jamais vu. — » Et étant allé avec eux au palais, il leur montra ledit juge et ses culottes.

« Les deux compagnons se mirent à en rire du plus loin qu’ils les virent, et s’étant approchés de plus près des bancs où siégeait messer le juge, ils virent qu’on pouvait se glisser facilement sous ces bancs. Ils virent en outre que la planche sur laquelle messer le juge avait ses pieds était tellement rompue, qu’avec peu d’efforts on pouvait y passer la main et le bras. Maso dit alors à ses compagnons : « — Je veux que nous lui enlevions tout à fait ses culottes, pour ce que cela se peut fort bien. — » Chacun de ses compagnons avait déjà vu comment il fallait s’y prendre ; pour quoi, ayant convenu entre eux de ce qu’ils devaient faire et dire, ils retournèrent au palais le matin suivant, et, la cour se trouvant pleine de gens, Matteuzzo, sans que per-