Page:Boccace - Décaméron.djvu/467

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sonne s’en aperçût, se glissa sous le banc et parvint jusqu’à l’endroit où le juge tenait ses pieds. Maso, s’approchant alors du juge, le prit par un pan de sa robe, et Ribi en ayant fait autant de l’autre côté, Maso commença à dire : « — Messire, eh ! messire ; je vous prie, pour Dieu, avant que ce méchant larron qui est à côté de vous s’en aille, de me faire rendre une paire de souliers qu’il m’a volés. Il dit que non, mais je l’ai vu, il n’y a pas encore un mois, qui les faisait ressemeler. — » D’un autre côté, Ribi criait de toutes ses forces : « — Messire, ne le croyez point ; c’est un imposteur ; parce qu’il sait que je suis venu pour lui faire restituer une valise qu’il m’a volée, il est venu aussitôt réclamer les souliers que j’ai chez moi depuis longtemps. Et si vous ne me croyez pas, je puis appeler en témoignage la Trecca qui est à côté de moi, et la grosse tripière, et un autre qui va recueillant les ordures de Santa Maria à Verzaja, qui les vit quand il revenait des champs. — » De son côté, Maso ne laissait point parler Ribi, et criait tant qu’il pouvait, et Ribi criait encore plus fort. Et pendant que le juge se tenait debout et se rapprochait d’eux pour mieux les entendre, Matteuzzo, prenant bien son temps, passa la main par la fente de la planche, prit le fond de la culotte du juge et tira vivement.

« La culotte descendit incontinent, pour ce que le juge était maigre et sans hanches ; ce que sentant le juge, et ne sachant ce que c’était, il voulut ramener devant lui les pans de sa robe, pour s’en couvrir et se rasseoir ; mais Maso d’un côté et Ribi de l’autre le tenaient toujours en criant très fort : « — Messire, vous nous faites injure en ne voulant pas me rendre justice ni m’écouter, et en vous disposant à vous en aller ; pour une si petite affaire, on ne donne point libelles en ce pays. — » Et ils le tinrent si longtemps ainsi par les pans de sa robe, tout en lui parlant de la sorte, que tous ceux qui étaient dans la salle s’aperçurent que sa culotte lui avait été enlevée. Mais Matteuzzo, après l’avoir retenue un moment, la lâcha, sortit de dessous le banc et s’en alla sans avoir été vu. Ribi, jugeant en avoir assez fait, dit : « — Je fais vœu à Dieu d’aller demander aide au syndic. — » Et Maso, de son côté, ayant lâché le pan de la robe, dit : « — Non, je reviendrai ici jusqu’à ce que je ne vous trouve plus empêché comme vous nous avez paru ce matin. — » Et l’un d’un côté, l’autre de l’autre, ils s’en allèrent du plus vite qu’ils purent.

« Messer le juge, ayant remonté sa culotte en présence de tout le monde, comme s’il se levait du lit, s’apercevant alors du fait, demanda où étaient allés ceux qui lui avaient posé la question des souliers et de la valise ; mais comme on ne les retrouvait pas, il se mit à jurer par les tripes de Dieu