Page:Boccace - Décaméron.djvu/497

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grâce à ses sottises, et, de son côté, le médecin prenait avec lui un merveilleux plaisir. Après l’avoir plusieurs fois invité à déjeuner, et pour ce, croyant pouvoir deviser familièrement avec lui, il lui dit quel étonnement il éprouvait à les voir, lui et Buffamalcco, qui étaient de pauvres gens, vivre si joyeusement, et il les pria de lui apprendre comment ils faisaient.

« Bruno, entendant ce que lui disait le médecin, et la demande de celui-ci lui paraissant une de ses sottises et de ses âneries habituelles, se mit à rire, et pensa à lui répondre comme sa bêtise le méritait ; il dit : « — Maître, je ne dirais pas à beaucoup de personnes comment nous faisons, mais je n’aurai garde de refuser de vous le dire, à vous, parce que vous êtes un ami et que je sais que vous ne le direz pas à d’autres. Il est vrai que mon compagnon et moi, nous vivons aussi joyeusement et aussi bien qu’il paraît, et mieux encore ; cependant pas plus avec notre profession qu’avec les revenus que nous retirons de nos domaines, nous ne pourrions payer l’eau avec laquelle nous travaillons. Je ne veux point, pour cela, que vous croyiez que nous allions voler, mais nous allons en course, et c’est de là que, sans aucun dommage pour autrui, nous tirons tout ce qu’il faut pour nos plaisirs et pour nos besoins ; c’est de là que vient la vie joyeuse que vous nous voyez mener. — » Le médecin, oyant cela, s’étonna beaucoup, et sans savoir ce que c’était qu’aller en course, il le crut ; puis soudain il entra en un chaud désir de savoir ce que c’était qu’aller en course, et il pria instamment Bruno de le lui dire, lui affirmant qu’il ne le dirait pour sûr jamais à personne.

« — Holà ! maître — dit Bruno — que me demandez-vous ? C’est un trop grand secret que celui que vous voulez connaître, et chose à me ruiner et à me faire chasser du monde, voire à me faire mettre dans la bouche de Lucifer da San Gallo, si on le savait ; mais si grande est l’amitié que je porte à votre qualitative ânerie de Legnaja, et si grande est la confiance que j’ai en vous, que je ne peux vous refuser quelque chose que vous désirez ; et pour ce, je vous le dirai, à cette condition que vous me jurerez sur la croix de Montesone que jamais, comme vous me l’avez promis, vous ne le direz à personne. — » Le maître affirma qu’il ne le dirait point. « — Donc, mon doux maître — dit Bruno — il faut que vous sachiez qu’il n’y a pas encore longtemps il y avait en cette cité un grand maître en nécromancie, nommé Michele Scotto pour ce qu’il était d’Écosse, et que beaucoup de gentilshommes, dont bien peu sont aujourd’hui vivants, recevaient en grandissime honneur. Quand il voulut partir d’ici, sur leurs instances et sur