Page:Boccace - Décaméron.djvu/498

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


leurs prières, il nous laissa deux de ses disciples fort suffisants pour le remplacer, auxquels il ordonna de se tenir toujours aux ordres des gentilshommes qui l’avaient ainsi honoré. Ceux-ci donc servaient loyalement les susdits gentilshommes dans leurs amours et dans leurs autres affaires ; puis, la cité leur plaisant, ainsi que les mœurs de ses habitants, ils résolurent d’y demeurer à tout jamais, et se prirent de grande et étroite amitié avec quelques-uns de nos concitoyens, sans regarder s’ils étaient nobles ou non, riches ou pauvres, mais seulement si leurs habitudes et leurs manières étaient conformes aux leurs. Pour complaire à ceux qui étaient ainsi devenus leurs amis, ils formèrent une société d’environ vingt-cinq membres qui devaient se réunir au moins deux fois par mois en un lieu choisi par eux ; là, chacun des assistants leur exprimait son désir, et soudain ils lui donnaient satisfaction cette nuit même. Comme Buffamalcco et moi nous étions en singulière relation et amitié avec ces deux nécromanciens, nous fûmes introduits par eux dans cette compagnie, et nous en sommes encore. Et je vous le dis, quand il arrive que nous nous rassemblons, c’est chose merveilleuse à voir que les tentures qui ornent la salle où nous mangeons, les tables servies d’une façon royale, la quantité des nobles et beaux serviteurs, tant hommes que femmes mis à la disposition de chaque membre de cette société ; et les bassines, les aiguières, les flacons, les coupes et les autres vases d’or et d’argent dans lesquels nous mangeons et buvons ; sans compter les victuailles nombreuses et variées au gré de chacun, qu’on apporte devant nous, chacune à son temps. Je ne pourrais jamais vous énumérer la qualité et la quantité des instruments de musique dont les doux sons s’y font entendre, ainsi que les chants pleins de mélodie qu’on y écoute ; je ne pourrais non plus vous dire la quantité de cire que l’on brûle à ces soupers, ni celle des confetti qui s’y consomment, et combien sont exquis les vins qui s’y boivent. Je ne voudrais pas, ma bonne tête de citrouille, que vous croyiez que nous nous tenons là avec les vêtements que vous nous voyez ; il n’y en a pas un de nous qui ne vous fit l’effet d’un empereur, tellement nous sommes parés de vêtements magnifiques et de belles choses. Mais par-dessus tous les plaisirs que nous y goûtons, il y a celui des belles dames que l’on fait venir de toutes les parties du monde, selon le désir de chacun. Vous y verriez la dame des Barbanicchi, la reine des Basques, la femme du Soudan, l’impératrice d’Osbech, la Chianchianfera de Norwège, la Sémistante de Berlinzone et la Scalpèdre de Narsia. Mais pourquoi vous les énumérer ? Il y a toutes les reines du monde, je dis jusqu’à