Page:Boccace - Décaméron.djvu/546

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ment, la supportait de son mieux. Or, une nuit que Talano était avec sa Margarita à la campagne dans une sienne ferme, il arriva qu’en dormant il lui sembla voir en songe sa femme s’en aller à travers un bois fort beau qui se trouvait non loin de leur ferme ; et pendant qu’il la voyait aller ainsi, il lui sembla que d’un coin du bois sortait un énorme et féroce loup qui se jetait à la gorge de la dame, la renversait par terre et s’efforçait de l’emporter tandis qu’elle criait à l’aide ; et quand elle lui sortit de la gueule, il lui sembla qu’elle avait tout le visage abîmé. Le lendemain, en se levant, il dit à sa femme : « — Femme, bien que ton caractère acariâtre ne m’ait pas permis de passer un jour tranquille avec toi, je serais marri qu’il t’arrivât du mal ; et pour ce, si tu croyais mon conseil, tu ne sortirais point aujourd’hui de la maison. — » Comme elle lui demandait pourquoi, il lui conta le songe qu’il avait fait.

« La dame, branlant la tête, dit : « — Qui mal te veut, mal rêve de toi ; tu te fais de moi grand souci, mais tu rêves à mon sujet ce que tu voudrais me voir arriver ; pour sûr, je me donnerai de garde, aujourd’hui et toujours, de te donner le plaisir de me voir arriver mal en cela comme en toute autre chose. — » Talano dit alors : « — Je savais bien que tu me répondrais ainsi, pour ce que, à qui peigne un teigneux il en revient pareil remerciement ; mais crois ce qu’il te plaira ; pour moi je te le dis dans ton intérêt, et de nouveau je te donne le conseil de rester à la maison aujourd’hui, ou du moins de te garder d’aller dans notre bois. — » La dame dit : « — Bien ; je le ferai. — » Puis elle se dit en elle-même : — As-tu vu comme celui-ci croit malicieusement m’avoir fait peur d’aller aujourd’hui dans notre bois ? Pour sûr il doit y avoir donné rendez-vous à quelque catin, et il ne veut pas que je l’y surprenne. Or, il serait bon pour moudre avec les aveugles, et je serais bien sotte si je ne voyais ce qu’il veut et si je le croyais. Mais certes, il n’y réussira point ; il faut que je voie, quand je devrais guetter tout le jour, quelle est cette marchandise qu’il veut faire aujourd’hui. — » Sur ces réflexions, une fois son mari sorti de la maison, elle sortit de son côté, et se cachant de son mieux, elle s’en alla sans retard au bois où elle se cacha dans le fourré le plus épais, attendant et regardant de tous côtés si elle ne voyait venir personne.

« Pendant qu’elle se tenait ainsi sans songer au loup, voici qu’un loup énorme et terrible sortit tout prêt d’elle d’une épaisse touffes d’arbres, et elle eut à peine le temps de dire : Seigneur, secourez-moi ! que le loup lui avait sauté à la gorge, et l’ayant saisi fortement, se mettait à l’emporter comme si elle avait été un petit agneau. Elle ne pouvait crier,