Page:Boccace - Décaméron.djvu/608

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plus que des murmures de la populace, des moqueries et des huées, pour le plaisir de contenter son ami, sinon l’amitié ? Et d’un autre côté, qui aurait, sinon encore l’amitié, rendu Titus — alors qu’il pouvait honnêtement feindre de n’avoir rien vu — si prompt à courir au-devant de sa propre mort pour sauver Gisippe du supplice de la croix, supplice auquel il s’attendait lui-même ? Qui donc, sinon l’amitié, aurait rendu Titus si libéral à partager sans la moindre hésitation son ample patrimoine avec Gisippe auquel la fortune avait enlevé le sien ? Qui aurait, sinon l’amitié, fait que Titus n’hésita point à donner sa sœur à Gisippe qu’il voyait très pauvre et réduit à la plus extrême misère ? Que les hommes s’amusent donc à désirer une multitude de parents, de nombreux frères, une grande quantité d’enfants, et d’accroître le nombre de leurs serviteurs à grands renforts d’argent, sans s’apercevoir que tous ces gens-là ont plus de souci pour le moindre danger qui les menace, que de sollicitude à préserver d’un grand péril leur père, leur frère ou leur maître, tandis que c’est tout le contraire qu’on voit chez un ami. — »



NOUVELLE IX



NOUVELLE IX


Le Saladin, déguisé en marchand, est honorablement traité par messer Torello. Ce dernier, partant pour la croisade, fixe à sa femme un délai pour se remarier. Il est fait prisonnier et est conduit vers le Soudan en qualité de fauconnier. Le Soudan le reconnaît, se fait reconnaître par lui et le comble d’honneurs. Messer Torello tombe malade et est transporté en une nuit à Pavie par l’art d’un magicien. Il assiste aux noces qui se faisaient pour sa femme qui se remariait, est reconnu par elle, et rentre avec elle dans sa maison.


Philomène avait déjà mis fin à ses paroles, et la magnifique reconnaissance de Titus avait été louée par tous, quand le roi, réservant la dernière nouvelle à Dionéo, se mit à parler ainsi : « — Amoureuses dames, sans aucun doute, dans ce qu’elle a dit de l’amitié, Philomène a dit vrai, et elle s’est plaint avec raison à la fin de son récit de ce que l’amitié était aujourd’hui peu appréciée par les mortels. Et si nous étions ici pour corriger les défauts du monde ou pour les blâmer, je poursuivrais son raisonnement en de plus longs propos ; mais pour ce que notre but est tout autre, il m’est venu en l’esprit de vous exposer, dans une histoire peut-être un peu longue, mais plaisante pourtant, une des magnificences du Saladin, afin que, par les choses que vous entendrez dans ma nouvelle, si l’on ne peut, grâce à nos vices, acquérir l’amitié