Page:Boccace - Décaméron.djvu/609

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de personne, nous prenions au moins plaisir à rendre service, dans l’espoir que, le moment venu, il doive s’ensuivre une récompense pour nous.

« Je dis donc que, suivant que d’aucuns affirment, à l’époque de l’empereur Frédéric I, il se fit parmi les chrétiens une croisade générale pour reconquérir la Terre sainte. Ce qu’ayant su quelque temps avant, le Saladin, très valeureux prince, et alors Soudan de Babylone, résolut de voir en personne les préparatifs faits par les seigneurs de la chrétienté pour cette croisade, afin de pouvoir mieux leur résister. Ayant mis toutes ses affaires d’Égypte en ordre, et feignant d’aller en pèlerinage, il se mit en route sous des habits de marchand, et accompagné seulement de deux de ses plus grands et plus sages courtisans et de trois familiers. Après avoir parcouru bon nombre de provinces chrétiennes, et chevauchant à travers la Lombardie pour passer au-delà, des monts, il advint que, sur la route de Milan à Pavie, vers l’heure de vesprée, ils rencontrèrent un gentilhomme nommé messer Torello d’Istria de Pavie, qui s’en allait, avec ses familiers, ses chiens et ses faucons, résider dans un beau domaine qu’il avait sur le Tessin. Dès que messer Torello les vit, il comprit qu’ils étaient gentilshommes et étrangers, et il résolut de leur faire honneur. Pour quoi, le Saladin ayant demandé à un de ses familiers combien il y avait encore de l’endroit où ils étaient à Pavie, et s’ils pourraient y arriver assez tôt pour y entrer, Torello ne laissa point son familier répondre, mais répondit lui-même : « — Seigneurs, vous ne pourrez arriver à Pavie assez tôt pour y entrer. — » « — Donc — dit le Saladin — veuillez nous enseigner, pour ce que nous sommes étrangers, où nous pourrons nous loger le mieux possible. — » Messer Torello dit : « — Cela, je le ferai volontiers ; j’étais sur le point d’envoyer un des miens tout près de Pavie pour une commission ; je l’enverrai avec vous, et il vous conduira dans un endroit où vous serez très convenablement logés. — » Et s’étant approché du plus discret de ses gens, il lui dit ce qu’il avait à faire, et l’envoya avec eux. Quant à lui, étant allé en toute hâte à sa maison de campagne, il fit, du mieux qu’il put, préparer un beau souper, et dresser les tables dans son jardin ; cela fait, il s’en vint sur la porte pour les attendre.

« Le familier causant de choses diverses avec les gentilshommes, les fit passer par certains chemins, et les conduisit, sans qu’ils s’en aperçussent, à la maison de son maître. Dès que messire Torello les vit, il courut à leur rencontre et dit en riant : « — Seigneurs, soyez les bienvenus. — » Le Saladin qui était fort courtois, comprit que ce chevalier avait craint qu’ils n’acceptassent point son invitation en les invi-