Page:Boccace - Décaméron.djvu/616

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il répondit : « — Mon Seigneur, je n’en reconnais aucune. Il est bien vrai que ces deux ressemblent à des robes que je donnai autrefois à trois marchands qui s’étaient arrêtés dans ma maison. — »

« Alors le Saladin, ne pouvant plus se contenir, l’embrassa tendrement en disant : « — Vous êtes Messer Torello d’Istria, et je suis l’un des trois marchands auxquels votre femme donna ces robes, et maintenant est venu le moment de juger ce qu’est ma marchandise, comme en vous quittant je vous dis que cela pourrait bien arriver. — » Messer Torello, entendant cela, fut joyeux et honteux tout à la fois : joyeux d’avoir eu un tel hôte, et honteux de ce qu’il lui semblait l’avoir si pauvrement reçu. Le Saladin lui dit alors : « — Messer Torello, puisque Dieu vous a envoyé ici à moi, sachez que ce n’est plus moi désormais, mais que c’est vous qui êtes le maître ici. — » Et s’étant fait tous deux une grande fête, il le fit vêtir d’habits royaux ; et l’ayant mené devant tous ses hauts barons, il fit un grand éloge de son mérite, et ordonna que tous ceux qui tiendraient sa faveur pour chère, l’honorassent comme lui-même ; ce que chacun fit, mais surtout les deux seigneurs qui avaient été les compagnons du Saladin dans la maison de Messer Torello.

« La grandeur de la gloire subite où se vit Messer Torello lui ôta quelque peu de la mémoire le souvenir des choses de Lombardie, surtout parce qu’il espérait fermement que ses lettres devaient être parvenues à son oncle. Le jour où le Saladin avait fait prisonnière l’armée des chrétiens, un chevalier provençal de mince mérite, dont le nom était Messer Torello de Digne, avait été tué et enseveli dans le camp ; pour quoi, Messer Torello d’Istria étant connu de toute l’armée pour sa noblesse, tous ceux qui entendirent dire : Messer Torello est mort, crurent qu’il s’agissait de Messer Torello d’Istria, et non de celui de Digne ; et le cas qui s’ensuivit de la prise de Messer Torello d’Istria ne permit pas de détromper ceux qui avaient cru ainsi ; pour quoi, beaucoup d’Italiens retournèrent chez eux avec cette nouvelle, et parmi eux, il y en eut d’assez présomptueux pour oser dire qu’ils l’avaient vu mort et qu’ils avaient assisté à son enterrement. Cela ayant été su par sa femme et par ses parents, ce fut un motif de grand et inexprimable deuil non seulement pour eux, mais pour quiconque l’avait connu. Il serait trop long de raconter quelles furent la douleur, la tristesse, et les larmes de sa femme ; après quelques mois passés dans une affliction continuelle, elle commença à se lamenter moins fort, et comme elle était demandée par les plus grands personnages de la Lombardie, ses frères et ses parents se mirent à la presser