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REVENANTS.

peine le temps de se fixer, enlève le moine, et laisse attérés les deux spectateurs de cette scène miraculeuse[1].

Pour renouveler la mémoire de cet exemple de la colère divine, le moine de Saire a été condamné à de fréquentes apparitions. Mais, son génie infernal lui fait imaginer toutes sortes de perfidies, afin de tourmenter et de perdre les personnes qui se trouvent à sa rencontre. On le voit souvent dans la rade de Cherbourg, sous l’apparence d’un homme qui se noie ; il crie : Sauve la vie ! Si un matelot, ému par cet appel lamentable, s’avance pour lui porter secours, le fantôme saisit la main qu’on lui tend et entraîne le malheureux au fond des flots. Alors un ricanement infernal se fait entendre à l’endroit d’où partaient, quelques instants auparavant, des cris de détresse.

Quelquefois le moine se place sur les rochers et ne cesse de crier à ceux qui marchent sur la grève : Allez par ici, venez par là, afin de les attirer aussi dans la mer. Il fréquente particulièrement les rivages de Réville et de Rideauville, et les environs du pont de la Saire. Tous les sauniers de ces parages passent pour être en commerce avec lui. Ce qu’il y a de certain, c’est qu’il en est peu parmi eux qui n’affirment avoir été témoins de son apparition. Plusieurs, même, ont joué aux cartes avec lui, mais il trouvait toujours moyen de leur gagner ou de leur tricher leur argent. C’est une suite de son avarice naturelle ; car, pour leur plus grand tourment, les damnés conservent à jamais tous les penchants de leur nature perverse.

  1. On pense bien que l’histoire d’un personnage aussi fameux n’ayant été confiée qu’à la tradition, il a dû s’en former un très grand nombre de versions. Quelques-unes disent que le Moine de Saire était, de son vivant, receveur d’un seigneur de Tourlaville. Ayant dépensé follement l’argent de la recette, le moine fit pacte avec Satan, qui lui donna toute la somme qu’il devait à son seigneur, sous condition qu’il ne serait plus dorénavant que le serviteur de l’Enfer. Dès-lors, Satan employa ce moine infâme à toutes sortes d’expéditions criminelles, et lui accorda le privilège de pouvoir s’échapper de tous lieux, en vent ou en fumée, (Aug. Asselin, Notice sur l’abbé de Tourlaville ; (Annuaire de la Manche, 1832.)